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CANNES 2006 - DERNIERE SEQUENCE

Lundi 22

La journée de lundi est fort heureusement plus chargée. Elle commence même à 8h30, séance de rattrapage en salle Bazin de la fresque délirante et démesurée du génial auteur de Donnie Darko, Richard Kelly.

Southland Tales, en effet, est certainement l’un des films les plus grands, les plus mégalomanes, les plus délirants, les plus politiquement osés, les plus spectaculaires, les plus explosifs artistiquement qu’on ait vu ces dernières années. S’il fallait le situer quelque part, ce serait non loin de Akira, Starship Troopers, Sailor et Lula, tout en gardant à l’esprit que Richard Kelly est bien loin de ce que d’autres ont pu faire avant lui, et ouvre la porte à l’expansion iconoclaste d’un talent que Donnie Darko n’avait laissé qu’entrevoir. Nous n’en dirons pas plus, si ce n’est (puisque l’on n’est pas à un exploit près) que le cinéaste accomplit dans Southland Tales le miracle de faire jouer avec une puissance, un humour et une justesse qui frisent le génie un casting fait de grands noms tels que The Rock (dont Tolérance Zéro masquait habilement les talents), Sarah Michelle Gellar (dont Bouffie contre les vampires ne nous aurait pas laissé croire qu’elle pouvait jouer avec brio une actrice de X), Seann William Scott (le tordant Stifler de American Pie), Christophe Lambert (dans son plus grand rôle depuis des années !), & last but not least, Justin Timberlake, dont les jérémiades pseudo-pop et les minauderies made in MTV n’évoquaient en rien une telle capacité d’autodérision [Et Bai Ling, alors ??? BAI LING ?????, NDLR]. Extrémiste, subversif et porté par la démesure d’un souffle qui fait la marque des grands, le nouvel opus de Richard Kelly – même s’il mérite re-vision, tant on en sort la tête à l’envers – pourrait bien entrer au Panthéon de la création cinématographique (et de la création tout court). Ceux qui en ont dit du mal sont des pleutres, des mal-baisés, ils violent les chèvres et mangent du saucisson à l’ail avec du ketchup [la rédaction nie toute responsabilité… NDLR].

Guillaume Denis

***

Bloody Tie & Luxury Car, le cinéma asiatique dans son extrême diversité...

Doublé gagnant ? D’un côté, le polar burné recyclant à tout va, menée frénétiquement par un faiseur sous (diverses) influences ; de l’autre la chronique socio-rurale d’un auteur connu pour ses contemplations lénifiantes (L’Orphelin d’Anyang, souvenez vous-en ! Ou pas) ; faites vos pronostics…

Résultat, la nature, en plus d’être bien faite, parfois se paye le luxe de surprendre.

Visionné dans une salle annexe du palais, dont le nombre de fauteuils se comptait en dizaines et le nombre d’occupant en bien moins que ça, Bloody Tie, du jeune réalisateur coréen Choi Ho, sans être un grand polar, vaut de l’or ne serait-ce que pour ce qu’il représente, pour le cinéphile : un « revival » tonitruant du film de yakuza des 70’s. L’histoire : à la fin des années 90, alors que l’économie sud-coréenne traverse une mauvaise passe et que la délinquance fleurit dans les faubourgs de Pusan, un flic pourri et un dealer imbuvable s’unissent dans l’immoralité la plus totale… ou presque. On dit années 90, mais l’ambiance moite et rouge, le feu atmosphérique nourri de l’auteur-réalisateur, dans sa saleté grouillante, rappelle bel et bien les plus grands Fukasaku Kinji, que ce soit Combat sans code d’honneur, Cimetière de la morale, ou encore Yôta le pourfendeur. Le « mad detective » comme le vend le dossier de presse, génialement interprété par la future grande star Hwang Jung-min (A Bittersweet life, Lovely Week), porte les mêmes lunettes de Chips que les chiens fous (Sugawara Bunta en tête) du cinéaste japonais ; les couleurs criardes des rues et l’omniprésence du port accentuent la ressemblance entre Pusan et le Tôkyô de la reconstruction ; les mélodies minimalistes et mélancoliques à la guitare sèche évoquent les scènes de cul de Guerre de gangs à Okinawa ; et en parlant de cul, les corps féminins n’ont aucun mal à se dévoiler, sans le moindre souci ajouté d’esthétisme… l’immersion est réussie. On apprendra par la suite que Choi Ho EST en effet le plus grand fan de feu-Fukasaku…

Bloody Tie, c’est donc avant tout du cinéma viril, grande gueule, parfois très maladroit, souvent gratuitement violent, mais très réussi dans sa démarche cinéphilique, et au final très, très efficace, tant lorsqu’il filme la méchanceté réflexe et crasse des êtres, que lorsqu’il s’arrête sur leurs relents d’« humanité », toujours poignant dans un univers aussi réaliste. On arrive même à trouver bon dans le rôle du dealer fouinasse Ryu Seung-bum, héros insupportable du navrant Arahan. La marque des meilleurs ? Le film donne quoiqu’il en soit envie de découvrir les premières œuvres du cinéaste, Bye June et Who are you ?, tous deux inédits en France.

Visionné dans des conditions plus cannoises, soit dans la salle Debussy, haut lieu de culte de la sélection Un certain regard, le nouveau film de Wang Chao, Luxury Car. Voiture de luxe. De luxe, le film ? Ca ressemble à première vue à l’exact contraire : un vieil homme de la campagne débarque dans une grande ville de la côte, à la recherche de son fils disparu, que sa femme mourante veut revoir avant de passer l’arme à gauche. Sur place, il est accueilli par sa fille, Yanhong, tellement transformée en citadine qu’elle bosse comme hôtesse sexy dans un club de banlieue – sans que son père n’en sache rien, bien entendu. Se conçoit donc en live un generation gap du plus bel effet, entre l’enfant de la révolution culturelle de Mao et celle de l’ultralibéralisme sauvage ; un itinéraire panoramique de la Chine urbaine inconnue au bataillon ; une quête du perdu et une dissimulation du honteux ; pas mal de non-dits, donc, mais dénués du moindre stupre. Alors l’est où, le luxe ? Le titre le dit, dans la voiture ! Celle du patron de Yanhong en l’occurrence. Mais qu’en a-t-on donc à foutre, de cette voiture ? Pas grand-chose, et c’est là le problème.

Pour qui a apprécié L’orphelin d’Anyang à sa juste valeur (= un plan d’une heure sur des nouilles, et basta, vive l’énergie de la Chine populaire !), Luxury Car est une excellente surprise. Pas qu’il sorte un triade nécrophage ou un guerrier volant de derrière les fagots ; simplement, Wang Chao a su cette fois-ci, tout en filmant à son rythme (lentement), créer dans le cadre une chaleur, une alchimie salutaires. La chaleur est celle qui émane des acteurs, tous excellents, en particulier Wu You Cai dans le rôle du père (bouleversant d’impuissance) et Tian Yuan dans celui de la fille (très sobre dans un rôle fort, l’inverse de l’héroïne de Summer Palace…) L’alchimie, celle des champs introspectifs qui s’entrechoquent, celle des générations précitées. Il est important de noter que rares sont les films donnant autant l’impression au spectateur étranger de montrer la VRAIE Chine, ni celle quasi-autonome de Hong-Kong, ni celle trop politisée des campagnes profondes, ni celle de Shanghai et ces nouvelles cités opulentes, destinées à donner l’impression au touriste qu’en Chine, tout va bien. Ici, on ne la voit au finish pas vraiment, cette intrigante Chine ; on a pas besoin, en fait : on la sait derrière chaque personnage, tant il est brillamment écrit, et donc dans un sens parallèle universel. Luxury Car baignerait entier dans cette alchimie d’un optimisme rare et grâcieux, si il ne s’était pas perdu en route pour prendre le chemin d’un faux drame codifié avec passé douloureux, illégalité, poursuites en voiture etc. Pendant un bref moment, le dernier quart du film, on se demande quelle mouche a piqué Wang Chao d’en faire trop, comme si cette dose minimum de négativité fataliste était inscrite dans les gênes de tout chinois qui se respecte, nourri depuis sa plus tendre enfance aux histoires de héros tragiques… ; d’autant plus que c’est dans ces scènes là, un peu mouvementées, que le cinéaste montre ses (rapides) limites (il se dit fan de Bresson ; il filme en effet une scène d’action comme Bresson l’aurait fait quarante ans plus tôt). Mais le cœur sur la main, on peut aussi décider de mettre cela sur le compte d’un budget rachitique (le film semble avoir été tourné en numérique) ; l’absence de moyen confère d’ailleurs à une scène d’intérieur un surréalisme magique, lorsqu’un projecteur sensé incarner on ne sait quoi (la lueur du matin ?) éclaire le visage baigné de larmes de la magnifique Tian Yuan… le cœur, on vous dit !

Mardi 23

The Unforgiven : la critique de notre correspondant coréen Lee Chung-min.

Mercredi 24 – Rayonnement pan-asiatique

Davantage que les jours précédents, ce mercredi 24 est placé sous le signe de l’Asie. Pas forcément la meilleure, attention ; mais comment pouvait-on savoir, nous autres pauvres petits apprenti journalistes ignorant les réalités de ce monde ?

Ca commençait pourtant pas trop mal avec l’UNIQUE film japonais en compétition (faut le faire), Yureru, de Nishikawa Miwa, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs. De la réalisatrice. En effet, c’est au film d’une rookie que l’on a affaire avec Yureru ; une protégée du grand Koreeda (Nobody Knows, Distance), certes, mais une rookie tout de même, dont c’est le second long métrage. L’idée ? Raconter comment l’homme se sert tant de l’absence de repère que du reste pour guider sa vie, à travers les destins de deux frères que la rigidité d’une même éducation paternelle a séparé poliment, et dont la relation est mise à l’épreuve lors d’un événement dramatique. De loin, le procédé est trop simple pour ne pas être soupçonneux, surtout lorsqu’on ne voit pas la grande ambition qui sous-tend ce drame plan-plan : le grand frère un peu naze resté à la campagne est accusé d’un crime, et le petit frère, photographe sexy de la ville, se bat pour le faire innocenter. Puis ça vire à quelque chose de plus ambigu : ce dernier n’a-t-il vraiment rien vu ? Et quand il révèlera avoir vu, s’agira t-il de la vérité ?

Parallèlement à des séquences de prétoire qui souffrent de l’illustre comparaison des meilleurs films hollywoodiens du genre, la faute en grande partie à un filmage sans vrai caractère ni sens du rythme, Nishikawa Miwa s’amuse à creuser à un endroit du bac à sable où l’on a pas l’habitude de jouer : les raisons de chacun. Dans un film de procès, il y a l’accusé, le coupable ou l’innocent, le témoin, et si ce dernier ment, ce mensonge est la plupart du temps instrumentalisé de façon assez grossière (soit le témoin est un faux, soit un vilain pas beau, soit le protecteur d’un secret qui remonte aux templiers, etc.). Mais rares sont ceux qui rappellent combien la vérité est vacillante, puisqu’elle n’existe qu’à travers nos yeux. Le personnage de Takeru, interprété par l’électrique Odagiri Joe, jeune homme que la vie a gâté et qui semble au-dessus de tout soupçon face à un grand frère frustré et suspect, à travers sa quête de lui-même qui revêt des apparences de mystérieuses motivations, est le moteur discret de Yureru. Celui par qui tout passe, sans qu’il n’en sache rien. Comme lorsqu’on fait du mal sans le savoir, comme lorsqu’on est l’objet de l’amour sans le réaliser. A ce jeu là, le film de Nishikawa Miwa, plus littéraire que cinématographique, excelle. Cinéma intellectuel typiquement nippon, faisant primer l’existentialisme mystique sur le suspense secondaire, Yureru gagne certainement à être revu une seconde fois ; mais demeure limité par un emballage trop peu excitant (mis à part un remarquable plan de feuilles d’arbre mues par le vent, figurant la Vérité, dans le cœur de Takeru, impénétrable même pour lui-même). A vouloir flirter avec un cinéma plus classique, la jeune réalisatrice a accouché d’une œuvre indéniablement singulière et surprenante, mais a loupé le coche du drame existentiel entier.

Le coréen Bewitching Attraction, autre production MK Pictures, est lui aussi un film représentatif de l’industrie cinématographique de son pays. Réalisé par Lee Ha, dont c’est le premier long métrage, Bewitching Attraction (ou de son autre titre, Jealousy is a battle !) a remporté un beau succès dans son pays, si l’on tient compte de son caractère érotique assez prononcé, et de la sophistication de son propos.

Premier constat : à côté d’un cinéma japonais n’ayant plus grand-chose à prouver, et faisant depuis les années 80 pâle (mais douée) figure à force d’absence de prises de risques, le cinéma coréen, lui, fait l’effet d’un gamin turbulent pressé de montrer ce dont il est capable au monde : ultra-violent, OU n’hésitant pas à déshabiller ses héroïnes (et parfois héros) dans des scènes d’une crudité travaillée, OU d’un romanesque au trop-plein assumé, il n’y a pas un genre dans lequel il ne tente pas frénétiquement de se faire remarquer. Dans Bewitching Attraction, ça part à peu près dans tous les sens, sauf l’illégal ; le cul y est donc présent, est si possible cynique, à la Im Sang-soo (et sa fameuse Femme coréenne) ; incarné par – ô hasard ! Moon Su-ri, également interprète principale de ce dernier. Autour d’elle tourne tout le reste, dans la confusion la plus totale : ses collègues professeurs raide dingues d’elle ; son passé qu’elle veut oublier ; et cet autre collègue ancien camarade de classe avec lequel elle partage ce dit passé. Résultat ? Elle couche. Jouit, éventuellement. L’air toujours lointain, détaché. Et c’est d’une élégance très actuelle que de jouir des plaisirs primaires sur une musique blasée. Le reste, importe peu, en fait. Il importe peu puisqu’il ne compte pas vraiment, le discours de Lee Ha flirtant constamment avec l’abscons chic. Laissez vivre, semble t-il dire, le sourire amusé/crispé. En fait d’être supérieur, il en devient plutôt chiant, malgré tout le talent de ses acteurs, et quelques scènes d’une justesse fugace toute coréenne. Enième coup dans l’eau ?

Scary gnakeries, le mauvais cocktail

Voir Soie dans l’immense salle Lumière du Palais, où les plus grands films sont passés ces soixante dernières années, a des airs de regrettable malentendu. Imaginez une de ces nombreuses séries Z chinoises, intégralement mal fichues et d’un ridicule consommé, non pas à partir d’un VCD philippin, soit l’unique support qu’elle ne mériterait jamais, mais projetée sur l’écran de la salle Lumière, l’autel du palais, la Mecque du cinéma. Voilà. Mais comme il s’agit d’un des rares films asiatiques à avoir eu cet honneur, l’auteur de ces lignes ne peut se contenter d’une vague assertion majorée. Aussi mesdames et messieurs, a-t-on le plaisir de vous présenter le pire film asiatique (sinon… ?) de tout le festival de Cannes ; sont nominés : le réalisateur, mauvais ; le scénariste, tout pareil. Les acteurs, un temps jouant des faux japonais à l’accent ridicule, l’autre temps mimant la peur. L’histoire ? Une bande de scientifiques (forcément hétérogène, cool, et secrètement subventionnée) arrive à choper un fantôme à l’aide d’un cube sensé dompter la gravité (rires). Au menu donc : des gens qui marchent au plafond ; une enquête ronflante autour d’un gamin qui fait peur à l’aide d’effets spéciaux à trois yuans ; des morts subites parce que ça ne rigole pas. Et au milieu, Chang Chen, sur le nom duquel toute cette funeste entreprise a du se monter ric-rac. Totalement bidon du début à la fin, tombant dans les clichés débilisant de tous les grands thèmes qu’il aborde vaillamment, Soie atteint les sommets du ringard premier degré comme les asiatiques savent le faire, lorsque dans un final lacrymal le petit nenfant fantôme est bercé par sa maman sadako, qui lui explique qu’en fait s’il a tué tous ces gens, c’était par amour et par détresse, pas besoin de chercher plus loin. Sic.

A côté de l’intégral nanar précédemment critiqué, Recycle, des fameux frères Pang (The Eye, Bangkok Dangerous), ne peut faire que bonne figure. Pas que ça soit bien mieux, hein : c’est juste moins nul.

Et pourtant ça démarre mal : la belle Lee Sin-je (depuis quand ne s'appelle t-elle plus Angelica Lee ?) a beau faire la belle, le canevas de départ, prétendument super malin, montre ses limites dès la première demi-heure, force grosses ficelles, répliques débiles (« tu sais, parfois les choses qu’on écrit deviennent réalité ! »), et peur émasculée (on empreinte à un peu tout le monde…). Mais la seconde partie du film, prenant un virage à 180°, brouille les pistes ; l’héroïne écrivaine qui jusque là voyait se réaliser toutes les scènes d’horreur qu’elle tapait sur son clavier est d’un coup plongée dans un univers de mort et d’oubli ; Recycle apparaît très clairement comme le film le plus ambitieux des deux frangins… et leurs limites n’en sont que flagrantes. Visuellement, c’est pour sûr étonnant, d’autant plus que la chose a coûté le dixième de ce qu’elle aurait coûté aux yankees. Les couleurs fusent, l’univers recyclé porte bien son nom, fait de tout et n’importe quoi, tout sent le retravaillé numériquement jusqu’à la moelle, mais ça ne pose étonnamment pas de problème ; nous sommes dans l’ère du pixel arty, soit. Introducing le deuxième rôle du film, celui de la gamine qui guide Lee Sin-je, peut-être la meilleure chose de tout le métrage : très talentueuse et mesurée (ce qui n’est pas courant chez les enfants acteurs, même à dix ans), la petite actrice insuffle le quota minimum d’intensité aux scènes dites fortes, face à Lee Sin-je un peu larguée. Larguée par le propos du film, peut-être… car ce qui plombe sans appel cette pourtant délirante et louable seconde partie se trouve tout logiquement dans ce qu’est censée dire cette partie. Ce qu’elle dit : n’oubliez pas vos morts, sinon ils végètent comme des merdes devant la télé dans une immense décharge municipale. Ou encore : n’oubliez pas vos vieux, sinon ils se retrouveront dans la même décharge que les morts, de toute façon la distinction est floue en ces temps de réchauffement planétaire. Passe encore la morale ronflante. Coup de grâce : n’avortez pas, ou les fruits de vos entrailles pousseront ailleurs, dans la décharge municipale, et pleureront toutes les larmes de leurs petits corps, sans que vous n’en sachiez rien, du moins pas avant votre mort, où là vous en chierez grave pour vos péchés païens ! Oui oui, c’est ce qu’ils disent. C’aurait été simplement naïf, on aurait pu à la limite gober. Mais non. Et du coup, ça laisse un peu perplexe, malgré les zolies couleurs. Remarque, ils appelaient ça un film d’angoisse…

Vendredi 26

Tandis que le thermomètre affiche les 25 dépassés, on peut sentir un peu partout dans Cannes la fin de festival. Les minettes de rangs serrés nous demandant si l’on a des extra-tickets se raréfient, les stars ne sont plus là que pour comater à l’abri des regards indiscrets, un peu tout ça. Bon, certes il reste Michel Denisot et sa troupe de joyeux drilles posant depuis une semaine des questions aussi brillantes que perspicaces. Passons.

Aucun film asiatique aujourd’hui ; juste le film polémique de Paul Greengrass, United 93, premier film sur le 11 septembre. En l’occurrence la rébellion des passagers d’un des quatre avions piratés, unique à ne pas avoir atteint sa cible (la Maison Blanche). Savoir le réalisateur de Bloody Sunday sur le coup était en soi une garantie de qualité, ou au moins d’une neutralité sèche, convulsive, ultra-efficace. Après, le sujet est encore si brûlant que certains choisiront de n’y voir qu’un produit opportuniste ; ou que la dimension informelle du film, dont le contenu aurait vraisemblablement été moult fois rabâché à la télévision, à l’époque. Or il n’en est rien : contrairement au film de Oliver Stone sur le même sujet, qui s’annonce bien plus classique et patriote con-con, Vol 93 s’attache dans toute sa première partie, aux côtés des aiguilleurs du ciel à la masse, à décrire l’incrédulité assassine qui a paralysé les services américains au moment de l’attaque – qui pouvait y croire sérieusement ? La marque profonde, prégnante, qui a fait distinguer au monde l’avant et l’après 11 septembre 2001, passe dans les regards de la troupe d’acteurs débutants, tous très convaincants ; un peu comme les auteurs de La Chute le faisaient, Greengrass joue avec la familiarité que cet événement nous inspire (dans le cas de la seconde guerre, c’était une proximité thétique) ; le résultat, pour qui mesure l’importance de ce dernier, et du film même, est assurément vibrant, a fortiori lorsque la caméra plonge, en milieu de route, dans le fameux vol-titre, auprès des passagers en sursis - des tours de contrôle aux avions même, des écrans à la "réalité"...

A tel point qu’il n’est pas étonnant que dans les salles obscures américaines, certains spectateurs aient crié "trop tôt !" Trop tôt ? On peut le comprendre, certes. Mais rien n'est jamais trop tôt lorsqu'aux commandes se trouvent des gens capables d'agir avec intégrité, en sachant resituer l'événement dans son contexte. C'est le cas des auteurs de United 93.

Samedi 27

Dernier week-end mouvementé. Pas le temps d’écrire, si ce n’est pour la projo nocturne, le nouveau Johnnie To. Un mot quand même à propos du Labyrinthe de Pan, de Guillermo Del Toro : un des meilleurs films du festival, pour la rédaction ; puissant, harmonieux, baroque, cohérent. Le cinéma espagnol au top, avec Sergi Lopez jouant (enfin !)

Au détour d’une conversation, on me parle de la bande-annonce de Nippon Chinbotsu, projetée au marché par TBS, et à côté de laquelle je suis honteusement passé. Pour info, il s’agit de la seconde adaptation cinéma du best-seller éponyme de Komatsu Sakyô (paru en français aux éditions Picquier, sous le titre La submersion du Japon) ; et pour ainsi dire, la première visiblement digne de ce nom. Je me procure rapidement sur le net la dite bande-annonce du film – prévu pour sortir au Japon le 15 juillet ; et admire… ; effets spéciaux impeccables, casting trois étoiles (Toyokawa Etsushi, Shibasaki Kou… seul bémol, Kusanagi Tsuyoshi du groupe SMAP)… on peut être optimiste. De toute façon, si le film arrive à faire passer ne serait-ce que le quart de la puissance noire et affligée du roman, alors on pourra se ruer dans les brancards sans regret.

Election 2 : Johnnie To reborns !

Séance nocturne. Minuit et demi, l’heure du crime et demi, idéale pour s’endormir en toute impunité devant un film, quel qu’il soit, a fortiori au bout d’une dizaine de jours de festival. Le film ayant l’honneur d’être projeté dans la grande salle Lumière ? Election 2, de Johnnie To. To, capable du meilleur (The Mission, PTU, Running on Karma, Fulltime Killer), comme du plan-plan détestable ; To, dont l’avant-dernier film, Election premier du nom, semblait avec son script naïf et paresseux révéler les limites du brillant faiseur. To, dans la salle, bien entendu, avec Simon Yam, et Louis Koo, les deux acteurs principaux du film – mais rien à voir avec notre enthousiasme : cet enthousiasme vient surtout de l’excellente (sinon profonde) surprise que représente Election 2, soit une suite éminemment supérieure à l’original, phénomène rare au cinéma.

Election 1 usait la grammaire du cinéma de Johnnie To jusqu’à la parodie, et développait une métaphore sur la co-existence en groupe amusante deux secondes, mais fort schématique ; et chose scandaleuse, il arrivait à dévaloriser le talent d’acteur de Tony Leung, cabotinant dans un rôle caricatural. Ici, l’image que le cinéaste donne du Hong-Kong actuel (bien qu’il se situe à la fin des 90’s, après la rétrocession), face à la Chine, à la menace que cette dernière représentait (représente ?) pour la démocratie, est d’un tout autre niveau. Derrière les enjeux primaires somme toute peu développés (le refus du personnage de Lok – cachetonneur Simon Yam – de céder sa place), et une galerie de seconds couteaux récurrents (Lam Suet, encore !), il y a ce malaise sur le billard urbain, sublimement photographié, de jour comme de nuit, mais là n’est pas la question. Ce malaise d’un peuple en proie à des interrogations profondes… un peuple hong-kongais puissamment incarné par la révélation du film, Louis Koo. Louis Koo, le bogosse bellâtre des comédies romantiques avec Charlene Choi ; oui oui, lui. Dans Election 2, en homme d’affaires (légales) que la police de Hong-Kong veut placer contre son gré à la tête de sa triade de jeunesse pour des raisons diplomatiques, l’acteur excelle de violence ravalée, d’expectative suicidaire ; épouse des expressions graves et intenses ; évoque le John Lone de la grande époque. Tout le reste, mascarade métaphorique (géniale exécution de Lok) foutrement bien filmée – mais ce n’est plus une surprise, la met en veilleuse lorsque dans un final fabuleux et discret, son personnage admire le paysage d’une Chine à l’aube du XXIe siècle, résigné à jouer le jeu de dupes de la nation aux "deux systèmes"…

Election 2 (ou de son titre alternatif, Harmony is a virtue !), première grosse production hong-kongaise profondément anti-ultralibéraliste ? Dans le contexte actuel, comment ne pas y adhérer…

Dimanche 28… le jour de trop ?

Humour !

Quand on manque le Tony Gatlif, clôture du festival ; que l’on ne peut plus qu’assister impuissant au démantèlement de l’autrefois superbe village international ; ou déambuler dans les couloirs déserts du marché du film ; et si l’on veut tout de même éviter la chaleur estivale du macadam, et des corps de touristes cinéphiles (?) trop nombreux ; que reste t-il donc ? Ben le palmarès. "Reste" est un mot qui sied bien au palmarès, d’ailleurs. Reste de sélection. Reste de cinéma. Reste d’humanité (hop).

On a beau avoir constaté des années durant le flagrant manque de couilles du palmarès cannois, quelle que soit l’année (Pulp Fiction était un coup de pot brillamment calculé), on se prend toujours à aspirer à une quelconque embellie lorsqu’on se trouve sur place. Cette année, ce sera différent. Cette année, il a de la gueule, la jury. Du caractère. Wong Kar-wai, quoi ! Samuel L. Jackson, give me five, buddy, yo, pareil pour Tim Roth, au-dessus de la mêlé avec ses mèches rebelles de quarantenaire ; j’en oublie d’autres. Même la mimi Zhang Ziyi, elle nous pondra quelque chose de marrant, un film avec une grenouille ninja, ce genre de choses. Et Thierry Frémaux, y a pas à dire, quel bel homme. La cave est correctement ventilée ; le crû de qualité ; du caractère, du caractère ! Or rien. Or, le gros Pedro palmé, pour faire original. Or Ken Loach en or, un prix à titre quasi-posthume, peut-être, pas que son film soit mauvais, au contraire, mais simplement c’est tout comme le Almodovar un peu convenu. Le prix d’interprétation, en tarif de groupe, il ne manquait plus que les charters sur la scène : au lieu d’une actrice sublimée (au hasard Lei Hao, héroïne de Summer Palace), cinq ibériques envoyant des bisous à Pedro. Pire : au lieu d’un vrai acteur, les cinq rigolos de l’ultra-politique(ement correct) et démago Indigènes – dont deux vrais comédiens, Rochdy Zem et Sami Bouajila, malheureusement perdus dans le cyclone Debbouze (Debbouze tenant le prix d’interprétation, voire un quelconque prix, ou une certaine conception de la fin du monde) – on peut s’estimer heureux que l’ami Naceri n’ait pu assister à la cérémonie pour des "ennuis techniques". Bilan ? Une actrice au physique de coiffeuse (Pénélope Cruz) ; un rigolo héros national que la real politik rend capable de faire rire tant des millions de beaufs que les bobos parvenus ; Bruno Dumont encore couronné pour Flandres (on est si peu nombreux à savoir tenir une caméra, en France ?) ; trois films de guerre au palmarès (l’année prochaine, le thème sera le cancer de la prostate) ; un réalisateur accro au lobbying et un peu partout depuis quinze ans (Almodovar) récompensé pour son scénario alors que le speech d’avant vantait l’importance de l’écriture pure, affranchie de toute contrainte, etc. (quel coordination !) ; rien du tout. Même pas Vincent Cassel, absolument transparent, ni le fameux jury, qui aura survolé le festival sans produire un son.

En fait, le Festival de Cannes, c’est bien, sauf quand ça décerne des prix. Faudrait continuer, mais en virant juste cette connerie de palmarès, décerné en une demi-heure montre en main dans une ambiance paraplégique. Gilles ? Sans parler de l’Asie, surtout !

Lot de consolation : le Luxury Car de Wang Chao, couronné du grand prix à la compétition parallèle Un certain regard. Luxury Car, pas un grand film, mais quelque chose d’indéniablement poignant et de différent ; dont la critique ne manquera pas de tomber sous peu, sur Orient-Extrême...

Alexandre Martinazzo

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