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[GONZO-FOCUS] ÊTRE GAY AU JAPON

Une des nombreuses interrogations à propos des minorités au Japon porte sur un groupe dont on entend peu parler là-bas, les homosexuels. Comment cette minorité cherche t-elle à s’exprimer dans un pays où les valeurs et la reconnaissance sont basées sur les normes et la nécessité absolue de rentrer dans le moule? Par des moyens comme celle de la 6ème Tôkyô Pride Parade, qui correspond à notre marche des fiertés. Malheureusement les participants y sont beaucoup moins nombreux, cet évènement ne réunissant qu’environ 3000 personnes…Rencontres, anecdotes, défilé : live report inédit sur l’underground sexuel japonais.


Rencontres du troisième type (attention : certaines scènes sont susceptibles de heurter un jeune public)

C’est avec un gouvernement assez conservateur que se déroule malgré tout la 6ème gay pride japonaise, dans cette ville-ruche qu’est Tôkyô. Quel endroit pourrait mieux représenter ce groupe de personnes vivant dans l’ombre, hors Shinjuku intramuros ? C’est en effet à Shinjuku Ni-Chome que l’on peut trouver le pauvre quartier gay, correspondant grosso modo à une de nos rues dans le Marais. Enfin ce quartier possède tout de même une grande rue ainsi que quelques ruelles, ce qui est déjà bien comparé aux bars cachés et presque introuvables éparpillés de-ci de-là à Ôsaka. Bien qu’elle soit la deuxième plus grande ville du Japon, Ôsaka n’est qu’un exemple parmi d’autres qui prouve bien l’ardeur des Japonais à faire des bars ou des clubs homos des endroits plus que discrets. Tellement discrets que même les guides ou sites Internet spécialisés n’en parlent pas, tout restant centré sur la capitale.

Il faut dire que c’est tout de même là le pôle gay et je précise bien gay dont on parle ici, car les lesbiennes y sont peu représentées. Beaucoup de magasins à Ni-Chome ne sont consacrés qu’aux hommes et certains sont même interdits d’accès aux femmes. Ce n’est qu’en rentrant dans un sex-shop diffusant en boucle quelques sodomies entre hommes que j’ai pu discuter avec un vendeur charmant qui m’a gentiment donné les adresses des bars lesbiens du coin. Car il ne vaut mieux pas compter sur des sex-shops consacrés aux filles. On trouve bien sur des DVD lesbiens dans certains endroits à Tôkyô, mais ils ne sont la plupart du temps que des purs produits de fantasme pour hétérosexuel. Il ne faut pas non plus compter sur des livres, des magasines et encore moins des informations sur l’actualité lesbienne. Cela vaut d’ailleurs aussi pour les gays ; et ne parlons même pas des transsexuels. Il est vrai que dans beaucoup de pays, les gays ont toujours plus d’endroits où se regrouper que les lesbiennes. Et cela sûrement grâce (à cause ?) de leur libido, qui est soi-disant plus exacerbée que celle des femmes. S’il y avait autant de ces fameux saunas pour hommes que pour femmes, je suis prête à parier qu’ils feraient salle comble tous les soirs.

Mais dans le milieu homosexuel japonais, la différence entre homme et femme est malheureusement notable. Cette représentation plus présente des hommes vient peut-être de personnalités connues, comme l’écrivain Mishima Yukio, qui ne cachait pas vraiment son homosexualité à travers ses lettres ambiguës. Mais les Japonais ont tendance à fermer les yeux sur cet aspect de l’auteur, son bruyant suicide faisant bien plus polémique que ses tendances sexuelles.



Bref, grâce au charmant vendeur, qui, physiquement baraqué, poilu et habillé large façon hip-hop, remplissait parfaitement les critères d’hétérosexuel aux yeux de beaucoup, me voilà partie dans un de ces fameux bars lesbiens. Je n’avais par contre pas prévu qu’il fasse environ la taille de ma chambre, et que les huit personnes assises soient des habituées… Au final, la discussion s’est tout de même engagée assez vite, et ces demoiselles n’avaient pas l’air si choquées qu’une étrangère vienne prendre place à leur table. On m’indique alors un bar-boite dans lequel se déroule une soirée peu de temps après, mélangeant toutes cultures et orientations sexuelles. Apparemment impossible à trouver autrement que par bouche à oreille, parfait, j’y fonce. Le melting-pot n’est pas si impressionnant que prévu, du moins de mon point de vue, puisqu’il n’y a qu’un faible pourcentage de femmes. Beaucoup d’étrangers sont par contre présents, chose qui a apparemment évolué depuis les années 80.  Ils n’hésitent pas à engager la conversation avec nous, plus facilement que les Japonais.

Après quelques temps passés à fureter et à danser sur la piste, je rencontre un couple d’amis japonais avec qui je discute au final toute la soirée. J’en profite, car sans que je le sache, c’est bien la dernière fois que je les verrais. Malgré l’échange des adresses mails avec un enthousiasme fou, ils ne m’ont jamais répondu par la suite. Ce n’est d’ailleurs pas les derniers à m’avoir fait le coup du mail….Une chose apparemment courante chez les Japonais. L’échange est intense un soir, on promet de se revoir, et puis plus rien. La cause de ce symptôme se trouve t-elle dans mes cheveux blonds et mes yeux bleus ? Les étrangers ne sont apparemment bons que pour une soirée…Je remarque pendant le temps de discute avec ces deux fourbes que mon ami américain se fait plus que draguer. On ne cesse de lui répéter que sa façon de danser est fabuleuse (forcément si on compare aux Nippons...), tout en le collant timidement sur la piste de danse. C’est une chose que les Japonais aiment bien faire : flatter. Et ce n’est pas de l’hypocrisie mais seulement une chose faisant partie intégrante de la culture japonaise. C’est donc là-bas que l’on m’a dit les choses les plus flatteuses qu’il soit. C’était lors d’une soirée exclusivement fille… Enfin la soirée que j’attendais.

Je ne pouvais absolument pas la rater et c’est donc de mon plus bel habit que je me rends à cette petite sauterie entre filles. Je remarque vite que je suis devenu l’attraction de la soirée, moi et mes cheveux bouclés. Cela se confirme lorsqu’au fur et à mesure de la soirée, les filles viennent tour à tour ou en groupe danser avec moi, me répétant constamment que je ressemble à un mannequin ou encore mieux à Meg Ryan. Un bien fou pour l’ego ; plus personne ne peut me stopper… Les Japonaises sont les lesbiennes les plus féminines que j’aie rencontré… Impossible de les détecter, messieurs, attention. Peu de coupe camionneuse et de t-shirt large, place aux petits hauts et aux jeans moulants. Assez vite, donc, je succombe à la tentation, avec cette fille 100% kawaii du haut de son un mètre cinquante. Grande surprise pour moi que la pudeur des Japonaises. Les boites de nuits lesbiennes de Paris sont remplies soit de personnes complètement défoncées, soit … de personnes défoncées. L’exagération est de taille, mais tout de même, ce n’est pas dans les clubs du milieu français que les filles ou les mecs vont se gêner pour se rouler des patins devant tout le monde. Ce ne sont (pluriel) que les préliminaires avant de finir aux toilettes.



Pas de ça au Japon. Mon french-kiss et ma langue bien baveuse ont rencontré quelques bouches un peu surprises et par conséquent à demi-ouvertes. Ne parlons même pas des étapes intermédiaires avant la consommation finale. Mais mon esprit français – et alcoolisé – ne peut se laisser démonter par si peu. Il doit bien y en avoir une. Je repère ma cible, une brune magnifique aux cheveux mi-longs, dont les mouvements articulés gracieusement peuvent enfin s’identifier complètement à ce verbe qu’on appelle danser. Me voilà donc enlacée dans une chorégraphie sensuelle qui se conclut au bout de plusieurs chansons par quelques petits bisous. Toujours avec ce petit sourire gêné…la tâche s’annonce ardue. Tant pis, je continue mon rentre-dedans et n’arrête de la surprendre. Après tout je suis étrangère, tout sera excusé. Je la caresse sur la cuisse tout en dansant et ne la voit pas broncher. Bon signe. Au bout de quelques minutes, je fonce et passe ma main dans la culotte. Plus exactement, je commence à passer ma main lorsque je sens un duvet aussi épais que doux caresser ma paume. Moi qui pensais qu’Araki n’était qu’un fieffé roublard qui nous mentait sur la pilosité des Japonaises. Habituée aux femmes françaises rasées, ou du moins un minimum épilées, je retire ma main instinctivement. Je n’ai jamais eu de problème particulier avec les poils, mais le choc est rude lorsque l’on caresse littéralement des cheveux sur la partie intime d’une femme. Peut-être à t-elle senti mon aversion, ou tout simplement a-t-elle été choquée par mon côté trop entreprenant, le fait est que je l’ai vite perdue de vue. 

Après ces deux tentatives un peu vaines, je rencontre à ma grande surprise une troisième fille fort engageante envers ma personne. Je savais bien que les Japonaises avaient une faille, une devait bien craquer et succomber aux plaisirs de l’exhibitionnisme français. Ma théorie s’effondre lorsqu’elle m’apprend qu’elle est métisse, et qu’elle a été élevée aux Philippines  et qu’elle ne vit au Japon que depuis quelques années. Tant pis pour les Japonaises et leur pudeur récurrente, je choisis de rester avec la plus offrante. Je n’ai même pas besoin de prendre l’initiative, la demoiselle se rapproche assez rapidement pour me rouler enfin ce que j’appelle une pelle. La différence d’éducation avec les autochtones est vraiment flagrante. La danse enflammée continue et nous nous dirigeons assez rapidement vers un des canapés qui entoure la piste de danse. Assise sur moi, elle n’hésite pas à déboutonner mon pantalon pour glisser sa main….Je prends conscience assez vaguement que je suis entourée de monde, mais personne n’a l’air de le remarquer. En réalité, ce n’est probablement pas le cas, mais encore une fois, la pudeur japonaise exige qu’on ne regarde point et que l’on ignore. Tout à coup, ma dulcinée s’arrête en plein milieu pour me dire "Ichiban dake" (une nuit seulement), d’un air légèrement menaçant. J’aperçois alors une bague à l’annulaire ressemblant fortement à celle que l’on pourrait porter lorsque l’on est en couple. Ce genre de coutume se fait donc aussi au Japon, me voilà rassurée. Je hoche la tête bien gentiment et la prie de continuer. Après quelques longues minutes, un sursaut de pudeur remonte tout de même jusqu’à mon cerveau et c’est alors que nous allons nous enfermer aux toilettes, encore une fois sans que personne ne sourcille… La mentalité japonaise est bien pratique parfois.


Vous avez dit "coming out" ?

Sur le chemin du retour – le petit matin calme est d’ailleurs quelque chose à voir à Tôkyô – je repense à toutes les personnes que j’ai rencontrées jusque là… En y réfléchissant, peu m’ont dit avoir fait leur coming-out et encore moins auprès de leur familles. J’apprendrai par la suite que le coming-out familial n’est pas quelque chose de très courant chez les Nippons. Sûrement comme en France, la famille est en général ce qui pose le plus de difficultés. Apparemment, il n’est pas non plus si aisé de le dire aux personnes de son entourage, et encore moins de s’afficher en public. Il est vrai qu’à part pendant la Gay Pride ou pendant des soirées comme Tôkyô Décadence (voir notre article) je n’en ai pas aperçu. Un certain tabou plane donc au dessus du sujet. J’ai moi-même fait l’expérience d’une Japonaise rencontrée le jour même à l’aéroport, qui s’est enfuie quelques heures après en apprenant mon homosexualité que je lui avais révélée sans aucune pudeur. Elle a même pensé que je faisais une erreur de vocabulaire en disant "petite amie" au lieu de "petit ami". Avant de comprendre et de partir au loin sans dire un mot. C’était la première fois que je révélais mon homosexualité à un Nippon et cela m’avait laissé un goût quelque peu amer.

Au cours de mon voyage, j’ai eu la chance d’effacer ce mauvais souvenir et de savoir un peu mieux qui serait plus ouvert à l’homosexualité. Peut-être ce critère de jugement est beaucoup trop hâtif et ne reflète au final pas grand-chose, mais j’ai pu remarquer d’après mon expérience que les personnes ayant voyagé sont plus enclines à accepter l’homosexualité. Il est bien connu que les Japonais ne sont pas réputés pour voyager beaucoup et que cela est un privilège réservé à certains… Qui en ont l’envie. Le fait de prendre la peine de voyager dans un pays quel qu’il soit révèle déjà une certaine et non-négligeable ouverture d’esprit que tout humain devrait posséder. Mais ce n’est pas parce nos amis nippons vont être ouverts à l’homosexualité que cette dernière notion va faire pour autant partie de leur quotidien. J’ai été présentée en France à une Japonaise de 19 ans, ayant travaillé comme une forcenée dans un Matsuya (1) pendant ses études d’infirmière afin d’économiser assez pour se payer ces vacances dans nos vertes contrées. Elle m’a alors avoué le jour de notre rencontre qu’elle n’avait jusque alors jamais parlé avec des homosexuels. Non pas que cela la dérangeait, loin de là (elle parlait en effet très librement avec moi) mais elle n’en avait tout simplement jamais eu l’occasion. La séparation entre hétéro et homo au Japon est réellement bien marquée… ou pas. La culture homosexuelle est en fait ignorée. Du moment que personne ne la remarque, du moment qu’il n’y a pas de signe flagrant, l’homosexualité ne dérange pas en soi. Tout est dans cet esprit japonais où l’on ne parle pas des choses qui peuvent "faire tache" et que l’on feint d’ignorer. Aucun endroit ouvert à tous, les homosexuels vont dans leurs bars, ou ne se montrent pas en public.



Voilà donc pourquoi cette Tôkyô Pride Parade est un grand évènement, ce moment où les personnes sortent dehors pour s’assumer et défiler devant hétérosexuels et homosexuels confondus.


Rassemblement avant la marche

C’est donc forcément avec une certaine impatience que j’attends ce défilé, me demandant si les Nippons iront jusqu’à revêtir en ce moment festif le fameux masque qui leur permet de cacher si habilement  leurs émotions, s’ils pourront enfin laisser transparaître spontanément leurs sentiments en cette marche censée être basée sur l’acceptation de soi et de l’autre. La marche des fiertés à Paris étant pour les Français synonyme de fête, musique, sexe et drogues, je me rends avec un certain scepticisme au Parc Yoyogi à 10h du matin, début officiel de la marche d’après le site Internet. Pourtant  à 10h se trouve être seulement le début du rassemblement dans le parc, où se passe la majeure partie de l’évènement. Lors de mon arrivée je ne trouve donc que quelques chars arc-en-ciel et des stands gays et lesbiens fermement ancrés au sol. Quelques personnes (majoritairement mâles) sont déjà présentes bien évidemment, mais l’on en voit bien peu se tenir la main et encore moins s’embrasser. Mes craintes se confirment, l’ambiance à l’air au plus bas en ce début de matinée. Je décide alors de profiter de ce calme tokyoïte peu fréquent pour aller fourrer mon nez dans la dizaine de stands qui arborent presque tous leur drapeau gay.

Mon sourire revient assez vite avec le premier stand qui propose de peindre gratuitement sur mon petit corps européen un motif aux couleurs arc-en-ciel. Quelque chose me dérange alors étrangement dans le comportement de ces personnes….un sentiment auquel je ne suis pas habituée à Tôkyô : la chaleur humaine qui émane de leurs corps dès le premier abord. Je suis habituée aux courbettes, aux sumimasen, à la gêne, à l’hypocrisie mais sûrement pas à ce que l’on me tape sur l’épaule pour me proposer avec sourire une peinture corporelle ! Et pendant que l’on fait de moi un chef d’œuvre vivant, l’homosexuel japonais me pose des questions sur mon origine, le but de ma visite et toutes autres choses à propos desquelles il est fort agréable de converser. Après réflexion, et surtout après avoir connu le Kansai, cela ressemble fortement à la gentillesse et à la chaleur que l’on peut trouver dans cette dernière région. L’homme à l’étoile dans le dos (cf. photos) pose même avec enthousiasme devant mon appareil photo. Je continue donc fièrement mon petit tour, mon drapeau arc-en-ciel tatouée sur le bras. Dans l’enthousiasme j’achète même au stand officiel de la parade un drapeau gay hors de prix….. C’est fou ce que le communautarisme peut faire faire aux gens.

Bref,  je m’approche du stand de BigGym, un peu le stand des Bears, gros ours poilus et barbus homos (enfin les Japonais font ce qu’ils peuvent niveau pilosité…). Quelques goodies sont vendus et même des objets un peu osés à connotation sexuelle. Je croise non loin du stand un groupe de ces fameux hommes, chacun torse nu piercing au(x) téton(s).  Il est déjà presque midi et les personnes commencent enfin à affluer. Les lesbiennes font leurs entrées petit à petit, ainsi que les étrangers dont le nombre est considérable. Je découvre des costumes plus extravagant les uns que les autres, un homme sirène et un Poséidon, deux femmes rentrant toutes les deux dans la même robe (faite main apparemment, bravo), des travestis en perruque rose et notre ami que vous connaissez peut-être pour avoir arpenté le pont Yoyogi, ce doyen habillé en femme-enfant portant pour les occasions spéciales des boucles d’oreilles bocal avec poisson rouge. On reconnaît tout de suite la petite touche japonaise qui vient pimenter l’évènement. Les autres stands sont plus ou moins semblables, vendant chacun leurs bracelets ou bijoux quelconques à six couleurs.  Le plus impressionnant est certainement le marché aux puces, avec tout ces vendeurs assis par terre, cachés sous leur serviette de bain afin de se protéger du soleil, la température avoisinant les 40 degrés. On y trouve des fripes pour moins de 100 yens et, bien sûr, le tout négociable. Mais le but de ce rassemblement est avant tout de revendiquer les droits des homosexuels au Japon, c’est pourquoi se tient une estrade d’où proviennent des discours très prometteurs sur l’avenir. Il faut préciser que cette Tôkyô Pride Parade est la première de toute l’histoire du Japon à être sponsorisée par le gouvernement. On peut donc espérer une réelle avancée dans les années à venir, ce que nous confirment les haut-parleurs retransmettant les discours.


Minority Report

La marche ne commençant que vers 14h selon mes toutes dernières sources, je décide de m’éloigner et de retourner au Family Mart (2) de la Takeshita Doori afin de m’acheter une boisson à un prix convenable, et non au prix exubérant de 500 yens la bouteille en plein parc. Une certaine émotion m’envahit lorsque je vois deux femmes se tenir la main près du pont Yoyogi, alors que le rassemblement est déjà maintenant loin derrière moi. Je remarque aussi toutes les personnes s’aérant avec des éventails en papier sur lesquels on peut lire "So gay" ou encore des slogans contre le SIDA. La Gay Pride ne consiste donc pas seulement à se rassembler pour défiler, c’est aussi une occasion pour ces Japonais de se montrer en public même éloignés du point de rassemblement. J’observe que personne ne me remarque non plus, moi qui porte le drapeau gay sur une épaule. J’ai presque l’impression de me trouver à Paris. Mais en mieux. Me revoilà donc dans le parc, prête à marcher pendant des heures pour faire la fête.

La désillusion est soudaine, lorsque je pose un pied dans le parc et que je n’y aperçois plus personne... Je m’aventure un peu et remarque alors une longue file d’attente, rassurée. Je m’y place tranquillement lorsque j’entends des personnes du staff crier "numéro 6 par ici !" quand d’autres crient "numéro 5 par là !!" De manière bien disciplinée, je vois les Japonais se ranger et  rentrer dans la case correspondant à leur numéro. Je cours donc voir une personne de l’organisation, qui m’apprend qu’il faut réserver une place si l’on veut défiler ! La panique s’empare de moi quand elle m’annonce qu’il reste des places dans le groupe lesbien, ce qui me vaut l’honneur de porter un joli petit ruban au poignet, ce dernier me donnant l’autorisation de défiler. Non vous ne rêvez pas, la marche des fiertés japonaises est divisée en numéro, chaque numéro correspondant à un groupe social…. On retrouve donc le groupe des chrétiens, qui se trouve aussi être une minorité au Japon, les lesbiennes, les gays etc. La plupart des chiffres sont dédiés aux hommes, les lesbiennes n’en ayant que deux, ce qui est en un sens proportionnel à la gent féminine qui défile. Nous voilà donc tous partis sur la Meiji doori, enfin plus exactement sur la moitié de route que le gouvernement japonais daigne autoriser lors des manifestations. Dans un encadrement parfait, le staff de la parade vocifère de temps à autre quelques indications alors que les policiers se contentent d’observer du coin de l’œil tous ces hurluberlus faisant honte au système japonais. Heureusement, les passants sont plus que chaleureux, beaucoup donnant joie et bonne humeur par des petits signes amicaux de la main ou encore de grands sourires.

Pourtant, malgré cette ambiance humainement irréprochable, pas une musique ne se fait entendre de mon côté. Les "boums boums" des chars parisiens sont loin d’être présents… jusqu’à ce que soudainement un rythme techno retentit dans nos oreilles ! Des sifflements se font alors entendre et le peuple commence même à danser… puis s’arrête rapidement, le morceau étant coupé au bout d’à peine une minute. Heureusement, seuls mon numéro et ceux d’à côté bénéficient de cette ambiance aphone. D’autres chars bien devant émettent quant à eux un rythme musical digne de ce nom sur des chars remplis de Japonais dansants torses nus. Malheureusement, les voitures coupant la circulation lors des croisements rendent difficile la vision globale de la parade, qui se divise et se recompose comme elle le peut selon le bon vouloir des feu rouges. Ce petit train-train se poursuit donc sur la Meiji-doori afin de faire un tour complet et de retourner au parc Yoyogi où un magnifique orchestre est là pour accueillir les trois mille pèlerins. La fête commence vraiment, les manifestants sont accueillis comme des rois après cette belle revendication de droits. Une chaleur toute particulière, et même rare à Tôkyô, émane de ces personnes heureuses et détendues. La soirée se termine petit à petit, les clubs et bars gays voyant la foule affluer de plus en plus au fil du temps.



Une Gay Pride originale pour des gaijins. Musique, sexe et drogue ne sont pas ici à l’honneur mais laissent place ici à une marche plutôt solennelle, qui toutefois se passe dans une bonne humeur jouissive. Malheureusement, sur une population d’environ 12 millions de personnes dans la capitale, ces 3000 militants représentent encore bien peu. Les mentalités continuent d’évoluer petit à petit et la parade y est certainement pour quelque chose. Vivement la 7ème !


Xia Lo



Afin d’avoir une autre approche du milieu homosexuel, d’avoir un autre point de vue que le mien sur le milieu homosexuel japonais, Orient-Extrême a interviewé Pierre, un Français ayant vécu au Japon pendant une dizaine d’années.


Orient-Extrême : Dans quel cadre as-tu vécu au Japon de 84 à 93 ?
Pierre :
En 84, je devais faire mon service militaire, ce qui ne m'enchantait guère, et après avoir essayé en vain de me faire réformer pour mon asthme, j'ai demandé un poste en coopération civile. Lorsque j'ai rempli le dossier, je me souviens que l'on nous permettait d'exclure une partie du monde vers laquelle nous ne souhaitions pas être envoyé. N'ayant à l'époque aucune attirance pour l'Asie, je me suis empressé de rayer cette part importante du globe. Quelques mois plus tard, je recevais une lettre du ministère des affaires étrangères qui m'annonçait que j'étais affecté à Kisarazu. Derrière ce nom mystérieux se trouvait une parenthèse indiquant le pays. Ma mère se trouvant dans la pièce lorsque j'ouvris cette lettre me demanda si je partais loin. Abasourdi, je lui ai répondu "sur une île". En bonne mère qui ne veut pas voir son fils trop s'éloigner, elle a pensé tout de suite à l'Angleterre. Je ne l'ai pas fait espérer plus longtemps et lui ai lu le nom de ma destination : le Japon.
Après une immersion dans le dictionnaire des noms propres, j'ai su que j'allais partir pour deux ans de l'autre côté de la baie de Tôkyô pour y enseigner le français dans un collège/lycée tenu par un père catholique japonais qui, pour avoir vendu un belle parcelle de terrain à Tôkyô au gouvernement français, et permettant la construction du lycée français de Tôkyô, recevait en échange deux VSNA (Volontaire du Service National Actif). Quelques mois plus tard, je débarquais de l'avion en ne connaissant qu'un seul mot de japonais : "sayônara", ce qui était un peu inapproprié pour une arrivée.
Ce non choix de séjourner deux années au Japon s'est transformé en neuf années volontaires au pays du soleil levant. A la fin de service militaire à Kisarazu, j'ai décidé de rester au Japon et d'aller m'installer à Tôkyô. Pour cela, j'ai pris une disponibilité d'un an (congé sabbatique) et me suis inscrit dans une école de langue pour y recevoir cinq jours par semaine quatre heures de cours de japonais. Le congé sabbatique me donnait la permission de ne pas avoir à réintégrer un poste en France en septembre 86, tandis que l'inscription au cours m'octroyait un visa d'étudiant m'autorisant à rester au Japon.
Je dois préciser que ma velléité de prolonger mon séjour dans ce pays était renforcée par une rencontre avec un garçon taïwanais vivant à Tôkyô. Je suis allé vivre avec lui en banlieue de Tôkyô et j'ai eu la chance de trouver en lisant les petites annonces un salaryman qui cherchait un prof de français pour lui donner trois heures de cours par jour, cinq fois par semaine. Ce travail me permettait de subvenir à mes besoins financiers tout en me laissant les après-midi pour assister à mes cours de japonais.
L'entrée dans cette école de japonais a été compliquée car mon niveau à l'oral après deux années au Japon était assez bon mais mon niveau à l'écrit était celui d'un débutant. Nous avons fait le pari que j'irais dans un cours avancé et que je devrais travailler par moi-même l'écrit pour rattraper mon retard. Autant dire que j'ai rêvé de kanjis pendant des mois !


Orient-Extrême : Pourrais tu nous décrire spontanément le milieu homosexuel au Japon ?
Pierre :
Il est difficile de parler de milieu homosexuel à propos du Japon. J'ai trouvé que tout était très souterrain, caché. Ca m'a paru toujours un peu étrange car d'un autre côté, je ne ressentais pas d'homophobie ambiante, mais peut être était-ce parce que justement l'homosexualité ne montrait pas le bout de son nez : "On vous laisse vivre votre vie mais ne nous la mettez pas sous les yeux".
Ceci dit, il me semble que c'est dans le caractère des Japonais de ne pas exprimer trop ouvertement leur moi profond, ce qui pourrait expliquer une homosexualité peu visible et une éventuelle homophobie retenue.
Ma première incursion dans le monde homosexuel japonais fut un accident. Lors de mon premier week-end à Tôkyô, j'ai dormi dans un hôtel capsule que mon collègue français de Kisarazu m'avait indiqué. Les hôtels capsule ont l'avantage de ne pas être trop chers et de ne pas contraindre à réserver sa "chambre", ou plutôt son alvéole qui vous fait ressembler à Maya l'abeille (ceci dit on y dort très bien pour peu qu'il n'y ait pas de gros ronfleur juste au dessus de vous, en dessous, à gauche ou à droite. A Tôkyô, ils ont été construits près des zones de détentes (bars, discothèques...) pour permettre aux salarymen qui auraient, tels des Cendrillons, oublié l'heure de leur dernier train, de pouvoir à peu de frais dormir en ville. Ca ressemble à un club de sport : un accueil où on vous donne votre clé, puis vous montez à l'étage de votre capsule où vous mettez vos vêtement dans un locker et enfilez un yukata, vous descendez au sous-sol pour la douche, le sauna et la zone détente (distributeur de boissons et de nourriture, distributeurs de brosse à dents et de rasoirs...), quand vous êtes prêt vous remontez à étage pour  vous glisser dans votre capsule , on y tient assis, il suffit d'abaisser un petit panneau pour s'isoler, vous avez même la télé et la radio.
Avant de me rendre à l'hôtel, j'ai fait le tour du quartier et me suis vite rendu compte qu'il y avait une quantité de bars impressionnante et que certaines enseignes plus explicites que les autres laissaient penser que c'étaient des bars gays. L'hôtel capsule se trouvait en effet à la frontière entre deux districts du quartier de Shinjuku : Ni-Chome et San-Chome.
J'ai eu plus tard l'occasion de fréquenter quelques uns de ces bars. Qu'en dire ? Il y en a des centaines mais leur quantité est inversement proportionnelle à leur taille car beaucoup ne consistent qu'en un espace allongé coupé en deux par un bar derrière lequel se trouve le patron qui peut recevoir dans son établissement une dizaine de clients en tout et pour tout. Ces bars sont en général fréquentés seulement par des Japonais et il m'est arrivé parfois de ressentir une certaine hostilité en entrant, même accompagné d'un Japonais dans ces bars. D'autres sont plus grands, plus modernes et accueillent une clientèle mixte, la mixité signifiant ici que les gaijin se mêlent aux autochtones. Je n'en ai connu qu'un seul qui mêlait nationalité, sexe et sexualité et qui avait donc l'avantage de pouvoir y amener des amies gay friendly et non japonaises.
J'ai eu l'occasion de faire découvrir cette zone à une amie lesbienne venue des États-Unis. Il y avait peu de bars et je ne pouvais pas entrer avec elle.


Orient-Extrême : Justement que penses-tu de ce fossé entre les gays et lesbiennes au Japon ? Trouves-tu qu’il y a une réelle entraide entre eux au Japon, comme on peut trouver en France ?
Pierre : Dans mes neuf années au Japon je n’ai pas fréquenté de lesbiennes, non pas que je m’en éloignais, mais parce que a) elles n’étaient pas visibles, b) les lieux étaient très compartimentés et donc pas propices à des rencontres.
 
Orient-Extrême : En tant qu'étranger, sentais tu qu'on te traitait différemment dans le milieu homosexuel ?
Pierre : Être étranger au Japon , en général, c'est de toute façon quelque chose que l'on ressent dès le premier jour et qui ne vous quitte pas. En tout cas pour moi.
J'ai connu des étrangers souffrant de ne pas être reconnus après des dizaines d'années de vie dans ce pays et qui en souffraient. On les appelaient les "tatamisés" car ils faisaient tout pour vivre à la japonaise et avait en eux le secret espoir de ne plus être perçus comme "gaijin" . Or gaijin tu es, gaijin tu resteras et il vaut mieux l'accepter. L'étranger de type occidental est plutôt bien vu, il est souvent un modèle (on le retrouve dans beaucoup de publicités). Être blond aux yeux bleus au Japon amène à des situations qui peuvent être embarrassantes pour peu que vous n'aimiez pas qu'on braque le projecteur sur vous. Une fois que vous avez dépassé le stade de vous demander sans cesse pourquoi les gens vous regardent de façon si appuyée (surtout les enfants), vous acceptez votre statut d'étrange, pardon, d'étranger. C'est un statut à part entière et qui n'est pas aussi péjoratif que celui d'un étranger en France. Il m'est arrivé souvent que l'on m'interpelle dans la rue par un "gaijin-san" sympathique, alors qu'en France on ne peut imaginer être interpellé par un "Eh! L’étranger!".
Dans le milieu homosexuel, être étranger pouvait ouvrir des portes comme ça pouvait en fermer (voir les bars plus haut). Il y a certes les gaisen (de : "gaikokujin senmon" = spécialisés dans les étrangers) qui sont très attirés par l'autre. Par contre, comme dans la société dans son ensemble, l'étranger reste souvent la personne que l'on côtoie mais qui ne fait pas partie intégrante de notre sphère et avec qui les relations ne peuvent pas être poussées trop loin. C'est valable pour les hétérosexuels, le mariage mixte n'est pas monnaie courante au Japon. Je dirais donc qu'être gaijin n'est pas forcément un atout dans le milieu homosexuel japonais.
 
Orient-Extrême : Ta manière d’appréhender le Japon – dans son entièreté – change t-elle selon ton point de vue gay ou non ?
Pierre :
Franchement non. Je crois que le fait d’être gaijin est tellement présent que l’on en  oublie presque qu’on est aussi "gay jin". On est déjà tellement étrange(r). Ma façon d’appréhender le Japon se faisait d’un point de vue de gaijin et non de gay jin


Orient-Extrême : Les homosexuels japonais ne se montrent pas au Japon, et en dehors de la Gay Pride je n’ai pour ma part jamais vu un couple homosexuel s’afficher publiquement. D’après toi, est-ce une difficulté de s'assumer ou de la pudeur ?
Pierre : Comme je l'ai dit plus haut on ne montre pas son moi profond facilement au Japon, on atténue l'expression de ses sentiments comme de ses opinions. Si on vous dit que c'est "chotto muzukashii !" (= un peu difficile), il est bon de comprendre que la chose que vous demandez est irréalisable et vous arrangerez votre interlocuteur en n'insistant pas. L'expression des sentiments est elle aussi en demi teinte, maquillé par des périphrases ou des gestes qui en atténuent l'intensité réelle. L’exhibitionnisme n'est donc pas de mise au Japon et le fait de ne pas voir deux hommes se tenir par la main dans la rue est du même ordre culturel que le fait qu'il n'y ait pas plus de couples hétérosexuels qui le fassent. La société japonaise est une et indivisible. Ce qui pourrait les séparer est de l'ordre du moi profond et ne se montre donc pas. Cette non visibilité de l'homosexualité s'accompagne d'une non visibilité de l'homophobie là-bas. Peut-être est-ce bien ainsi, peut-être le communautarisme s'il progresse au Japon entraînera-t'il une ostracisation allant jusqu'à l'homophobie chez certains. Le communautarisme n'est justement pas vraiment de mise au Japon et la Gay Pride me fait l'effet d'une pièce rapportée lorsqu'elle a lieu à Tôkyô. Je n'y ai jamais assisté. Si elle avait eu lieu pendant mon séjour, je pense que je l’aurais faite car je faisais partie d’une association (International Gay Friends) qui regroupait gays et lesbiennes (très peu sont venues aux réunions). Les seules actions que j’ai menées à l’époque étaient pour expliquer l’intérêt de se faire dépister et la manière de procéder à Tôkyô.


Orient-Extrême : Penses-tu alors que l’homosexualité est en fait plutôt bien acceptée du moment qu’elle n’est pas dévoilée au grand jour ? Que penses-tu d’ailleurs des homosexuels japonais reconnus comme Yukio Mishima ? Les Japonais en parlent-ils comme un homosexuel plus qu’un écrivain ?
Pierre :
Je crois effectivement que l’homosexualité est acceptée si elle ne dérange pas l’unité de la société japonaise, et donc si elle est discrète. Mais c’est une acceptation toute relative puisqu’elle implique qu’on ne demande pas de droit. On est plus proche du Paris proustien de 1900 que du Paris 1981. Les Japonais parlent peu de Mishima et lorsqu’ils en parlent ce n’est pas tant l’écrivain, encore moins l’homosexuel qui surgit dans la conversation mais plutôt l’homme politique nationaliste qui a mis en scène sa mort pour dire son refus de la situation du moment. Or, les Japonais en général perçoivent d’un mauvais œil cet exhibitionnisme, cette réaction exagérée pour eux qui de plus a fait le tour du monde et ne les a pas montrés sous une image glorieuse, selon eux. Autant dire que Mishima n’est pas le plus aimé des hommes ou femmes célèbres au Japon.
Orient-Extrême : Le coming-out n’a pas l’air d’être monnaie courante au Japon. N’as-tu jamais eu d’amis homos japonais qui n’osaient pas avouer leur homosexualité à leur travail par exemple ? J’imagine les salarymen au travail, prétendant aller retrouver leur femme, sous peine d’être totalement isolés par leurs collègues. Est-ce vraiment le cas ? D’ailleurs concernant ton coming-out là-bas, comme cela s’est passé ?
Pierre : J’avais un ami qui travaillait dans une banque et, parce que n’étant pas marié, avait droit à des pressions fortes de sa direction. Par exemple, il ne pouvait pas postuler pour un poste à l’étranger alors qu’il parlait très bien français et pas mal l’anglais, parce qu’il n’était pas marié ; bien sûr l’homosexualité n’était pas en cause, cet ami n’ayant rien dit. On peut supposer que le fait d’être marié soulage le salarié de certaine tâche (c’est très courant au Japon et beaucoup d’office ladies sont mariées à un de leurs collègues et cessent de travailler alors pour s’occuper de leur époux. Les entreprises recrutent ensuite de nouvelles office ladies qui deviendront à leur tour de futures épouses dévouées à des salariés de l’entreprise. Donc, on ne peut pas dire que cet ami a eu des pressions par rapport à son homosexualité mais que sa non volonté de se marier du fait de son  homosexualité a nui à sa carrière. Il a d’ailleurs arrêté son  boulot pour enseigner le japonais aux étrangers et vit maintenant à Taiwan.
Mes autres amis gays avaient tous des professions indépendantes, et ce que j’explique plus haut était une des raisons de ce choix professionnel. Je n’ai pas spécialement fait de coming-out au Japon, ni en France d’ailleurs (à part ma famille) car je considère que ma vie privée, mon intimité, ma santé, etc. n’ont rien à faire avec ma vie professionnelle.  Seuls mes ami(e)s le savaient parce qu'ils faisaient partie de ma sphère intime. J’étais enseignant et le suis toujours et ai toujours considéré que moins mes élèves en savaient sur moi, mieux c’était et ce pour des raisons professionnelles. Leur connaissance de moi-même s’arrête à mes traits de caractère et je ne les ai jamais laissé trop s’immiscer dans ma vie intime. Je crois vraiment que pour ma part, j’aurais agi ainsi si j’avais été hétéro. Mon homosexualité apparaît dans mes activités associatives (International Friends au Japon, AIDES pendant neuf ans à Paris) mais pas trop au boulot, excepté avec mes collègues quand on s’entend bien.


Orient-Extrême : Peux-tu nous raconter quelques expériences homo au Japon ?
Pierre : Je suppose qu'en 2008 Internet a, comme ici, fait changer les pratiques de rencontre. A part les bars, je me souviens de quelques parcs à Tôkyô, de couloirs du métro qui étaient de vrais labyrinthes et permettaient aux homosexuels de se retrouver et de baiser rapidement. J'ai vécu des situations que même maintenant j'ai du mal à réaliser : Il faut imaginer un train de banlieue bondé où, dans le fond de la dernière voiture les salarymen homos se regroupent et profitent de leur demie heure de transport  en commun pour donner une nouvelle dimension à ces transports, à l'insu (volontaire?) des autres passagers.

Je me souviens aussi de quelques saunas à la japonaise où le bain public est une institution comme dans tout le reste du Japon, où l'on passe la soirée en yukata à boire de la bière et discuter avant de se retirer dans des grandes ou plus petites pièces en tatamis pour y "dormir"...


Propos recueillis par Xia Lo
Toute reproduction ou réutilisation du reportage, de l’interview et/ou des photos est strictement interdite.


Notes :

(1) Chaîne de restauration rapide japonaise
(2) Chaîne de combini, ou convinience store, sorte d’épicerie ouverte 24h/24.

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