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LOST IN TÔKYÔ 2 - SHIBUYA

CHRONIQUE EVASIVE D'UNE NUIT EVADEE A SHIBUYA, TÔKYÔ

Flash forward, ou plutôt avance rapide sur deux mois me séparant de mon arrivée au Pays du Soleil Levant ; avec toutes ces couleurs, il ne vaut mieux pas se perdre en chemin...

Lecture.

Ca commence très simplement, le beat est basique, on pense au début de toutes les chansons de Michel Berger.

J'ai été invité à un concert par un jap beatnick, Koba, frais ami depuis quelques semaines qui m'avait déjà emmené à une exposition d'Ikebana (art floral nippon) à Ginza lundi dernier. Ce concert se situait à Shibuya, lieu de zonage d'un bon million au bas mot de djzeunzs japonais (immeubles ultra-modernes, royaume des néons, nanas en mini-jupes bronzées au four crématoire et plus blondes qu'une suédoise albinos, gars super beaux-gosses sapés plus excentriquement qu'à un défilé de JP Gaultier, rappeurs ridicules, rocketteurs excentriques, et scoutmen se cotoyant pour le meilleur et pour le pire) ; la raison pour laquelle il y allait était tout simplement que sa copine faisait partie d'un des trois groupes de rock qui se partageaient la scène pour la soirée. Donc nous y allons vers dix-neuf heures, et retrouvons juste avant que la scène ne s'enflamme sa copine, Ayano, que je connais déjà assez bien ; l'ambiance est rock n' roll, le groove plutôt peace, les bretzels transfigurés.

Le concert dure bien trois heures : la première heure, j'assiste dans une salle torride à la représentation du groupe d'Ayano (elle y est la violoniste), très intéressant musicalement et rythmiquement, bien plus que quatre-vingt pour cent des merdes lyophilisées qu'on se tape sur m6 quand on tape m6 ; le public jap jappe, ces petit-fils de samurais ont le rythme dans la peau... cela dit, ils sont bien moins virulents et pogoteurs que leurs homologues français, ça dépayse. L'atmosphère, "fuinki", grâce à un jeu de lumières assez bluffant dans le contexte, est bien là, et elle ne taillera pas la route à la première banqueroute. Le groupe d'après débarque, c'est leur première représentation, la chanteuse super kawaii (marque déposée) est également super timide et ça n'a pas l'air bien fascinant parce que sa voix super kawaii me rappelle le SOS d'une bouilloire (mais kawaii, la bouilloire) ; je sors donc avec Akihiko.

Arrivés dans le hall/snack, on retrouve sa copine, visiblement super flattée par mes compliments hyper flatteurs, qui me présente une amie à elle, plutôt jolie (pas de dents de travers, tout est nickel, un scoop !), qui, comme par hasard, a passé 3 ans à Paris. Super accent, super niveau, super tout, donc pendant une bonne heure, on discute de tout et de rien en laissant un peu en rade les autres qui s'amusent entre eux en nous jetant des regards intrigués toutes les cinq minutes. La fille est très intéressante, chose rare à capter du premier coup chez une Japonaise ; le courant passe pas mal. Au bout d'un moment, elle me dit que le dernier groupe de la soirée, le plus connu des trois, Vassano Crab, va entrer en scène, et que si je veux venir avec elle, eh ben héhé je peux (putain quelle générosité quand même quelle grandeur d'âme) ; Akihiko veut y aller aussi, il ne manquait plus que lui pour faire pencher la balance !

Ainsi, pendant la troisième heure, on se tape un rock pas très varié, mais putain de maîtrisé, vraiment, vraiment très bon. A la fin, ils sont rappelés 5 fois, des "motto yareeeeee" (encore) fusent de partout, j'en ai oublié de descendre mon cassis-soda. Ils parlent à la fin du concert de leur ami, membre du groupe, mort d'une overdose l'année dernière, tout le monde pleure, c'était l'instant Kodak, et maintenant, c'est free drink pour mille yens ! On retourne au bar avec Akihiko, sa copine et Chiharu (la francophone) ; je continue pendant une bonne heure et demi (jusqu'à 00:30) à alterner nippo-anglais avec Akihiko, japonais avec sa copine et franco-japonais avec Chiharu... le courant passe vraiment très, très bien, j'en oublie d'achever mon Campari.

Au dernier métro, elle m'invite à sa pendaison de crémaillère près de Yoyogi (elle est revenue au Japon le 12 février, une nouvelle coïncidence), me demande mon numéro de téléphone et nous dit baibai, l'air peinarde. Deux minutes plus tard, les membres de Vassano Crab débarquent, saluent Akihiko, et lui demandent s'il ne veut pas venir, "lui et son pote français", bouffer un Ikura-don au "Yoshinoya" d'à côté ("Yoshinoya", c'est un snack typiquement jap pas cher et plutôt équilibré, auquel je préfère "Matsuya", parce qu'ils ont de meilleurs oeufs et des serveuses mignonnes). Il m'interroge de l'oeil, je lui répond "shoot", on shoot.

Il est une plombe du mat, au yoshinoya, j'en suis à bouffer des espèces d'oeufs de lompe géants et oranges, assis entre Akihiko qui me demande une cinquantième fois ce qu'il y a de si différent entre le japon et l'europe (ce à quoi je réponds "moi", hahaaaaa !), et une nana, la trentaine-bossant dans une boîte d'édition de manga, me demandant quant à elle comment je peux avoir maté plus d'anime qu'elle. Les rockeurs sont sympas, ils nous payent à bouffer.

On retourne donc au club, le "Nest". Le "free drink time" va finir dans moins d'une demi-heure, il faut rapidement commander pour rentrer dans ses frais (même si j'y était déjà rentré au bout de deux verres). Les chaises, au Japon, ils ne connaissent pas ; tout le monde s'assoit par terre. Akihiko, sa copine un peu pompette, et la trentenaire animée, s'assoient en rond comme pour un pic-nic d'amishs et m'invitent à faire de même. Allons-y, au moins j'aurai moins de mini-Japonaises dans les pattes ; elle me surprennent toujours ces shibuyettes, elles hurlent comme des hyènes boostées à l'endorphine pendant un concert, et l'instant d'après te filent l'impression d'être à une boum de marmottes ; mais bon elles sont rigolotes, puisque quand on leur donne 15 ans, elles semblent le prendre mieux que nous.

Particules moyennement élémentaires

2h - 6h du mat : le Tequila-Sunrise adoucit les moeurs, pour compenser avec la musique, qui ici casse un cliché. A l'extérieur, dans les artères cyberpunks grouillantes de la cité machine à laver, la nuit bat son plein avec au micro ces foutus corbeaux géants, à la basse la lune en PaintShopPro, au programme un viol de kogaru confondant rêve et LSD, un flinguage entre triades et yaks, un salary-man borderline suicidé dans un soap pré-cité. A l'intérieur, c'est Wonderland.

Des gars hype encore en lunettes de soleil posent leurs bentos sur le parquet et la guitare dans les bras font danser des nanas plutôt nazes mais remuant plutôt bien ; un gars un peu efféminé portant un tee-shirt en cuir Vuitton (????) et des cheveux vert-pistache me dit des mots en français pour faire bien, puis passe au russe et à l'espagnol, ce à quoi je réponds en jap par des "exactement, c'est bien le mot !" des plus convaincants ; la guitariste du groupe d'Ayano, Condor44, se déchausse et pieds nus se met à glisser sur de la volvic (authentique, "from france") répandue sur le parquet (à 30 balles la bouteille de volvic, faut en profiter quoi) en hurlant "sweet home alabama" ; l'instant d'après, elle joue aux GI's sous les tables en plexiglas, et s'arrête devant moi, qui la dévisage pour le sport. Akihiko voyant son regard moitié gêné moitié intrigué l'assure de mes bonnes intentions. Le Gin tonic m'assaille de ses tentacules psychédéliques : hold on, chérie, je ne mords pas ; je lèche.

Ha, ha, ha...

Je fais une escale décalée dans les chiottes du rade, et tombe nez à nez avec une nana en kimono vert fluo ayant visiblement du mal à sortir du lavabo ; je l'agrippe par la taille, l'aide à sa redresser ; elle me dit que ça va mais va plutôt à crescendo faire une ballade chez prince Xanax... à moins de décider de me sauter dessus. Que pourrai-je y faire, après tout ? La radio me libère de ma transe perverse ; Tannhaüser incrimine mon vice sentencieux. Je me redresse à mon tour, et sort des toilettes en lui lançant un "banzai" revirogant. Revigogant. Reri... râh putain je suis naze.

Il y a un proverbe inuit ancien qui dit "quand on avance, on ne recule pas".

Avançons. Je m'amuse à pianoter deux ou trois trucs et ça les étonne parce qu'ils sont plutôt habitués à tomber sur des blancs demeurés, juste beaux gosses (donc mannequins) ou banquiers. Vers la fin, tout le monde est dans un état proche du Minnesota, et Akihiko, entouré de Ayano pavanée et de la trentenaire inanimée, organise des petits quizzs dans lesquels il me demande "ça, tu l'as vu ?" ce à quoi je répond "ben oui". Entre temps, une Taïwanaise totalement allumée et à moitié à poil me demande ce que je pense de la guerre en Irak et si les Françaises sont belles. Je m'essaye à la trompette, sans succès ; je m'allonge sur l'estrade.

Etendu au milieu de musiciens narcoleptiques, de shibuyettes habitées, baignant dans une ambiance sonore faite de grattages de guitare et de dialogues tri-lingues défigurés, je pense à la France... le soleil se lève, je prend une photo avec mon téléphone portable de l'aube sur la ville - le spectacle le plus fascinant qui soit.

5h30, le club va fermer ; une Japonaise d'une quarantaine d'années, plus classe que Charlotte Rampling, et semblant super-friquée, traverse la salle sans dire un mot. Un grand black ouvre l'ascenceur ; out ! Il a fait plus de 20 degrés pendant toute la journée, cette nuit était agréable, ce matin, ça va aller ! pensé-je.

Urbanisme cadavérique

Il fait bien 7 ou 8 degrés, et le vent souffle entre les ruelles déjà squattées de Shibuya ouest. J'admire à la lettre le spectacle de la cité non pas endormie mais comateuse, brisant de la culture bimillénariste les canons d’une vérité prétendument immuable.

Il fait froid, bordel ! avec ma chemise en lin, je joue les running man, suivi de Akihiko plutôt atomisé, de sa copine qu'il doit à moitié porter, et de quelques rockeurs hilares dont j'ai pris les téléphones, et d'un couple d'homosexuels tartinés rouquins que j'avais raté jusque là. On arrive à la station, déjà bondée ; devant les distributeurs de tickets, on tombe sur une amie à nous, Yukiko, accompagnée d'une amie américaine, grande, blonde et on connaît la suite. Putain de small world, me dis-je (oui, je me mélange les pinceaux même en pensant) ! Je ne suis plus tout frais, mes remerciements et mes salutations au gentil couple défoncé traînent en longueur parce que la petite Ayano veut à tout prix me dire en français "merci d'être venu, à bientôt, au revoir" ; elle me le dit avec un accent monstrueusement adorable, elle est contente, ça va, bon adios muciacios.

6 heures du matin. J'en ai bien pour trente minutes de métro jusqu'à Uguisudani. Je m'affale sur une banquette chauffante, et ai juste le temps de prendre en photo un corbeau géant sur le quai avant que les portes ne se ferment. Le train file. A ma droite, un salary-man quinquagénaire se muscle le cou avec un appareil étrange, à côté d'une collégienne en uniforme visiblement suicidaire (ce n'est pas l'uniforme que je préfère donc ça va). A gauche, une petite grosse fardée de partout dort. Devant moi s'assoit un couple, certainement aussi jeune que le bouquet froissé que porte la donzelle ; elle n'est pas très belle, plutôt en chair, porte un sac trop lourd pour elle et un cardigan trop vert pour lui ; quant à lui, il n'est sous ses lunettes maussades ni beau ni laid, juste paumé ; elle n'est pas très belle non, mais la toilette-express à laquelle elle se livre soudain, sortant de son sac trop lourd l'arsenal cosmétique mortel de la Japonaise moyenne pour tenter de redonner vie à ses cernes bleuies, me la rend plutôt attachante. Soudain, elle gémit ; elle doit avoir oublié une compresse ; le binoclard, lui, ne réagit pas : il dort.

Le conducteur annonce Ueno eki. Elle le réveille ; et comme pour affirmer sa nature de mal dominant, se redresse rapidement, la prend par la hanche et procède son ablation du wagon. Séduit, je la regarde marcher gauchement sur ses talons aiguilles - c'est bien simple, la Japonaise ne sait pas marcher avec des talons aiguilles, et ne sait pas non plus ce qu'est une belle pompe. Le train repart.

Je sors de Uguisudani ; 10 minutes de course dans le froid m'attendent... j'en profite pour faire une escale au conbini d'à côté pour prendre une brique de thé au lait, une boite de tango (gateau jap), et un pain au chocolat surgelé, histoire de pioncer serein. Je me jure une énième fois que cette semaine, il faudra que je m'endorme à 7h pour me réveiller à 4h du matin et aller photographier l'aube... m'y tiendrai-je un jour ? Réponse un de ces jours...

A suivre...

Alexandre Martinazzo

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