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LOST IN TÔKYÔ 1 - AIRPLANE !

DECOLLAGE IMMEDIAT

Il est neuf heures du matin.

J’ai passé les deux dernières semaines à enchaîner les soirées d’adieux temporaires, qui ont traîné en longueur parce que les gens aiment bien se faire un cinéma. Deux semaines, ça fait quatorze jours (je vérifie) ; quatorze jours, trois cent trente-six heures (là j’ai eu besoin d’une calculatrice). En admettant que j’aie passé ne serait-ce que le cinquième de mes journées à parler sur 3-4 décibels, boire de la vodka caramel, mixer café serré et guronzan, et rentrer au premier métro pour subir un rendez-vous à Passy ou Odéon cinq heures plus tard, ça fait tout de même soixante-sept heures, soit près de soixante-dix, passées de façon indécente en quinze jours. Je ne suis plus rien ; en fait surtout ce matin. Le champagne était trop fort. Ou c’est peut-être le suspense.

Il est neuf heures du matin, le stress récemment accumulé à fortes doses me flanque une migraine ophtalmique coriace et des micro-convulsions me faisant passer pour un parkinsonien. Mon doc appelé en urgence alors que l’avion est pour dans quatre heures me dit : plus de café ; ce sera plus de café, de toute façon, faut toujours que j’y mette quatre sucres pour apprécier son goût.

Mon avion est à treize heures. L’embarquement une demi-heure avant. Roissy à perpète. Le lavabo encore plus loin. Mes cernes descendent jusqu’aux amygdales, ça rendrait bien sur un putain de vénusien ; le jus d’orange n’a pas de goût. En fait, rien n’a de goût, ici, sinon une unique certitude : je serais au Japon, à dix milles kilomètres, dans la journée. Une poignée d’heures, si on a une grande main. L’état dans lequel je suis doit être proche de l’Arkansas, on me scierait le bras que je mettrais du temps à le remarquer, et pourtant, je suis plus réveillé que jamais je ne l’ai été dans ma vie. Je pars au Japon.

Je jette un œil à mon billet Air France.

Mes parents m’accompagnent en voiture à l’aéroport. Les néons du tunnel me paraissent très français ; ils ont quelque chose de français, j’en suis certain. Mais je ne sais pas quoi. La radio débite des informations sur le trafic orange et un député de Seine et Marne véreux. Nous sommes en hiver, de la buée se colle aux vitres, sans que j’ai la force de l’effacer. Sans que j’en aie envie, en fait. Je ne sais plus très bien s’il y a un dehors qui compte, actuellement, à l’exception du dehors que je convoite, et qui ne m’apparaîtra pas en un effacement de buée.

Ma mère me regarde sagement derrière ses lunettes, mon père dans le rétroviseur central, mon Dieu est momentanément indisponible. Je réponds à leurs yeux que ça va. Ca va ! Je vais au Japon.

Roissy arrive à moi. Je n’aurais finalement pas fait tant d’effort pour que tout vienne à moi, je le regrette, tout à coup ; et lorsque je vois la voiture familiale s’éloigner, elle, ses clignotants gémissant à mesure que je la quitte, tout me semble bien plus clair : la certitude que j’avais ce matin n’était pas que j’allais au Japon, mais que j’allais quitter pour une longue durée cette chambre, et cette autre, et ce quartier, et ces amis. Ainsi que ce français, que la radio débitait ; mais il faut se dépêcher, je veux passer dans une boutique m’acheter des lunettes de soleil et une ou deux boîtes de gâteaux pour des amies japonaises – c’est gourmant, une Japonaise.

Il est midi. Autrement dit, midi et demi. J’ai mes boites de gâteaux à la main, mes valises enregistrées, mes parents émus. Le Japon, où est le Japon. Rien à cirer du reste, je suis Lion, les Lions sont têtus et obtus lorsqu’ils n’ont pas de chance.

A la douane, le flicaillon de service met du temps à me distinguer, sous mon air cadavérique se cache un être vivant, ne peut-il pas sentir la formidable puissance anonyme qui remue mes membres, et remplace ma force pour me guider vers cet archipel dont il ne connaît certainement que le nom et deux trois banalités ? Derrière mes parents, très solennels, agitent timidement les bras. Je les salue, peut-être froidement, après tout, aucune raison de criser, tout est relax, j’ai juste besoin de sommeil. Et du Japon.

Ce n’est pas la première fois que je prends seul l’avion. J’en ai même pris des plus gros, vous ne m’intimiderez pas avec cet A350 aux hublots crasseux. M’étant frayé un chemin près d’un hublot après avoir occis à coups de mallette une petite vieille qui aurait voulu développer ses photos avant de rentrer à la maison Japon, je pose la tête contre la vitre, et regarde l’aéroport, puis le paysage ; il n’y a rien de plus triste que les environs d’un aéroport, pense-je, ne connaissant pas encore celui de Haneda, n’y ayant pas encore fait ce que j’y ferai, dans un futur à moitié proche. Lorsque l’avion décolle, je redeviens comme un gosse. A côté de moi, une touriste plutôt jolie flanquée d’un adorable accent du Kansai se crispe sur les accoudoirs. Je n’ai jamais compris pourquoi les gens ont peur de l’avion : qu’y a-t-il de plus prometteur que de mourir en l’air, dans un des plus probants symboles de l’évolution de l’homme sur ce caillou inconfortable, paumé au milieu de la galaxie ? Et puis si les gens ont peur du terrorisme, ils n’ont qu’à emporter une bombe avec eux dans l’avion : les chances pour que deux personnes emportent une bombe dans le même avion sont infimes.

Vol 747 à la tire

La France est toute petite. Une hôtesse japonaise explique dans un accent anglais abominable que l’on peut détacher sa ceinture, se divertir les yeux posés sur le petit écran incrusté dans la tête du passager de devant, faire un barbecue, parler politique. Le déjeuner ne va pas tarder à venir, alors que j’ai envie de dégurgiter le jus d’orange de ce matin. J’ai emporté tant d’affaires, et en classe éco il y a si peu de place pour un ordinateur portable… plusieurs images se bousculent dans mon cortex (j’ai envie de trouver un mot encore plus compliqué, mais ça ne me vient pas) ; je prend un efferalgan. Faisons le point : je suis dans un avion, haut, haut dans le ciel, plus haut que les mouettes qui se foutent de ma gueule quand je me promène sur le port de Nice ; le Japon est bientôt à onze heures devant moi. Le Japon…

Je bouscule mes voisins de compartiment, et me précipite dans les toilettes. Une détresse absolue s’empare de moi, pendant peut-être une ou deux minutes ; je regarde mon reflet dans le miroir : peut-être n’ai-je pas assez bien traité mes proches, avant de les quitter pour peut-être un an, ou plus. Je n’ai à vrai dire pas réfléchi à tout ça. Je n’ai pas eu le temps. Rien à voir, mais j’ai toujours adoré l’atmosphère des chiottes d’un avion en vol. Avec le bruit et les turbulences, j’imagine que quand je rouvrirai la porte, il n’y aurait plus que le ciel, et moi en chute libre avec mes chiottes.

Je prends des somnifères pour dormir le reste du voyage, mais ceux-ci ne font pas assez d’effet, et je comate pendant six bonnes heures, avant de reprendre mes esprits, et de prendre sur un calepin mort à l’heure qu’il est quelques notes, dont le souvenir me permet d’ajouter quelques détails à ce texte laborieux. Sur l’écran, on peut voir une carte de la Russie, très verte, avec le trajet en rouge et l’avion, certes plus petit que le reste, mais je soupçonne les auteurs de ce tableau de ne pas avoir respecté les proportions. On est à l’est de la Russie, au dessus de la Sibérie, et quand on jette un œil à l’extérieur à travers la caméra, au peu de lumière qui ressort du voile noir béant par une nuit sans lune, on peut deviner qu’en Sibérie, c’est pas la fête tous les jours.

J’appréhende mon arrivée à Narita avec un calme qui m’étonne moi-même. Je pourrais me faire voler mes travellers, égarer mon post-it avec tous les numéros importants, avoir une information manquante dans mon passeport qui me conduirait droit à l’immigration, puis aux geôles du Kantô, puis à l’évasion, l’errance dans les faubourgs de Yokohama, le vol de voiture, le proxénétisme, le braquage à main armée, puis la mort lente et douloureuse. Oui c’est ça, je vais me refaire Midnight Express. Et si on m’oubliait ? J’ai déjà oublié des gens, moi. Je ne pourrais pas dire qui, mais c’est normal puisque je les ai oubliés. Il faut que je me ressaisisse. L’avion amorce sa descente.

Conquest Of Paradise

Je n’aurais réussi qu’à voir un seul film durant ces douze heures, le cataclysmique Coup de foudre à Manhattan, avec J-Lo et un Ralph Fiennes se demandant ce qu’il fout là du début à la fin. Ca me fait penser que je tomberai sur plus de yankees à Tôkyô qu’à Paris. La belle affaire. J’espère simplement que le coin dans lequel je vais habiter n’en sera pas infesté. Pas que j’ai quelque chose contre les Américains : je suis simplement venu au Japon pour voir autre chose. Une image d’Épinal ? Une geisha en kimono ? Un cliché des films de yakuzas ? Rien de tout cela. Juste des Japonais, sous toutes les formes. Et pourquoi pas, d’après ce que j’avais entrevu de mes voyages précédents, deux blacks à l’entrée d’un club tendance et un brésilien jouant du cran d’arrêt. Mais je ne sais encore que si peu de choses. On nous demande de boucler nos ceintures, de ranger nos affaires, et d’arrêter de parler politique.

L’hôtesse est elle aussi très jolie. Qu’est-ce que les hommes ont avec les uniformes ? Et certains plus que d’autre ? Une gendarmette, ça fait moins d’effet qu’une hôtesse.

Plein d’images et d’idées sans queue ni tête s’enchaînent dans mon esprit désolé pour moi. De la poésie, ou des choses que je veux poétiques ; un avenir incertain. J’arrive au Japon dans l’intention d’y vivre, de rôder mes connaissances de la langue, d’y consolider certaines relations à présent déjà vieilles, de rencontrer des gens avec qui je pourrai travailler. Je n’y vais pas pour prendre des photos et demander mon chemin en anglais. Quand l’avion se posera sur le bitume du soleil levant, on sera en pleine matinée ; je me sens bien parti pour une journée de cinquante heures, n’ayant pas réussi à dormir pendant le trajet.

Si j’adore les décollages, j’ai toujours détesté les atterrissages. Celui-ci est pourtant impeccable, faudra que j’aille féliciter le pilote ; et je n’ai aucune raison de me plaindre, je suis au Japon.

Nous sommes quelques Français, entre tout un lot de Japonais fatigués et l’air déçu, de ce qu’ils ont vu ou bien de rentrer, je ne sais pas. Je viens à peine d’arriver que du haut de mon visa de travail d’une durée annuelle, et des Ray-Ban cachant mes yeux défractés, je les observe indifféremment. Je ne sais pas encore combien je développerai par la suite une lubie d’exclusivité à l’égard de ce petit pays qui a tant fait parler de lui.

Je m’arrête un instant devant une immense baie vitrée, à travers laquelle on peut voir les avions partir, revenir, tourner autour du pot. Dans un instant, je n’aurais rien à déclarer, et un trajet de train pénible jusqu’à la capitale, à plusieurs dizaines de kilomètres de l’aéroport. Le Japon me parle en japonais, ils me sourient tous, avec la même constance qui à cet instant me semble naturelle, le vent glacial que je devine battre à l’extérieur ne me fait pas peur ; je suis là où j’ai voulu être, et je n’en partirai pas si facilement. Et pourtant… arrêté un instant derrière une immense baie vitrée, tandis que se dépêchent les résidents pressés, je pense à la France… car j’aurai de moins en moins d’occasion d’y penser, lorsque l’air du Japon aura réveillé mes sens tout juste endormis.

A suivre...

Alexandre Martinazzo
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