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MADE IN TAÏWAN 7 - KILLING VALENTINE

Le mois de février à Taïwan est à la fois frénétique et saisi par une somnolence latente qui laisse seulement présager l’explosion finale, celle qui doit mettre terme à l’année révolue pour commencer le nouvel an du bon pied… de porc en l’occurrence. Alors qu’approche ze big fête, celle du nouvel an où l’on égorge foison de pourceaux pour en faire des saucisses parfumées, les jeunes se préparent aussi et avant tout à célébrer à leur manière ce rituel abêtissant destiné à justifier en un seul jour symbolique les engueulades, frictions et autres coups bas qui caractérisent la rencontre fortuite et néanmoins désirée de deux corps cherchant avant tout à s’emboîter, c’est-à-dire : la Saint-Valentin.

Si je t’aime, prends garde à toi

Trêve de bavardages abscons, les Occidentaux n’ont rien inventé, les Chinois ont eux aussi depuis belle lurette leur propre journée de célébration de l’amour : le jour du bouvier et de la tisserande situé le septième jour du septième mois dans le calendrier lunaire.

Pour ceux qui auraient raté cet épisode des feux de la passion, il s’agit de l’histoire des amours contrariées entre un pauvre mortel gardien de bœufs - d’où le terme de "bouvier" - et d’une "tisserande", en fait une déesse experte en tissage (les Chinois auraient-ils pressenti le sort de leurs filles enchaînées dans les caves du Sentier ?). En gros, le bouvier séduit la jeune fille par un moyen plus que douteux (qui lui a été soufflé par un de ses buffles !) : il lui pique ses fringues ; n’ayant plus rien à se mettre sur les fesses, la belle, plutôt que de communier avec la nature dans un revival hippie, accepte d’épouser le petit malin pour qu’il lui rende au moins sa culotte. Ils se marient donc et font des enfants tout habillés.

La romance dure peu car le paternel de notre héroïne se manifeste et exige qu’elle quitte enfants, mari et masure pour retourner vivre dans son palais céleste. La tisserande en femme chinoise élevée dans la plus pure tradition confucéenne obéit à son père non sans exprimer sa douleur de manière pathétique. S’ensuit un épisode héroïque durant lequel le bouvier tente de la rejoindre en transportant ses gosses comme de petits gorets dans des paniers au bout d’une palanche mais il est alors violemment repoussé par l’apparition d’un fleuve tumultueux juste sur son chemin. Les amants sont ainsi définitivement séparés et n’ont plus qu’à ronger leur frein. L’Empereur céleste, le père de la tisserande, s’inquiète néanmoins de voir sa fille sombrer dans une dépression nerveuse aggravée (la pauvrette ne tisse plus de brocards célestes, mais où va le monde ?!). Pour la consoler, il permet aux époux de se rencontrer une fois par an : précisément le septième jour du septième mois du calendrier chinois !



Et comment les couples taïwanais (voir photo ci-dessus) célèbrent-ils ce jour si rare ? Non pas par une orgie de chocolats ou en s’offrant des montres et autres saloperies en forme de cœur, mais en cherchant le meilleur spot d’où contempler le ciel… C’est qu’ils sont romantiques les zozos ! D’ailleurs l’une des premières choses qu’on me demande de confirmer quand j’annonce que je suis Française, c’est le romantisme interplanétairement connu des mâles français que je décris souvent en disant qu’il consiste à ne pas mettre de déo : rhâââ, rien de meilleur que de la pure essence virile, je vous assure que ça retourne les paupières à une nymphomane sous lexomil.

Leçon de séduction

Quant aux Taïwanais… Je m’en voudrais d’émettre un jugement préconçu et définitif sur la population mâle de Taïwan, mais dernièrement les spécimens avec lesquels j’ai eu quelques contacts m’ont paru gravement atteints : le premier était un enculeur de maman déguisé en fou de Dieu (inutile de revenir sur cette page inattendue de mon histoire), le second est coach en relations sentimentales (si si, ça existe). Il y a quelques semaines, je reçois un coup de fil étrange d’un jeune Taïwanais qui me supplie de l’accepter comme élève de français. Devant le refus premier qu’il essuie – j’ai d’autres levrettes à courir et d’autres chattes à fouetter – il m’affirme qu’il s’agit d’une question de la plus haute importance, que cela doit contribuer à changer sa vie. Bon, s’il me prend par les sentiments, le petiot...

Nous nous rencontrons dans l’un des endroits les plus bruyants et sans doute les moins adéquats de la ville pour donner un cours de français, le NY bagel ; en même temps le bougre m’a filé rencard à 9h30 du soir dans le quartier à lounge bars de Taipei (la zone branchouille située dans les nouveaux quartiers est de la ville), on a donc le choix entre un bagel amidonné accompagné d’un jus d’orange et un whisky-menthe (ma boisson préférée). Cette fois-ci ce sera donc milk-shake au crottin de chèvre.

A peine installés, mon nouvel élève, un jeune cadre à lunettes tout à fait propre sur lui, commence déjà par me faire flipper en employant pleins de termes bizarres : coaching, plan, stratégie. En fait, il m’explique d’abord qu’il veut apprendre le français en trois mois, ma paupière fait un bond mais je lui réponds que c’est possible à condition qu’il bosse comme un mulet, qu’il sacrifie tout son temps libre à l’étude, même le temps branlette. Je me dit qu’il a sûrement de bonnes raisons…

Il m’assure ainsi que le français est sa priorité number one, qu’il ne peut pas se permettre d’être médiocre et qu’il doit être mieux que meilleur ! Dans le même délire idéologique à la Top gun, il me détaille son emploi du temps des trois prochains mois : dormir cinq heures par nuit et consacrer tout le reste du temps au français. Le message est passé, s’il veut faire le névropathe genre "je suis le plus grand connard de tous les temps, toutes catégories confondues et je vais le prouver à la face du monde", il a trouvé à qui parler, quand il s’agit d’en rajouter une couche dans les défis débiles, je suis moi aussi championne dans mon genre !



Alors que je me prépare déjà à lui infliger une cure de neurones à base de Bescherelle plus fatale que la méthode Assimil et la méthode Pimsleur réunies, une question me brûle soudain les lèvres : "Au fait, pourquoi trois mois ?"

Il prend alors un air un peu gêné, tourne le regard vers la fenêtre et me répond :
- En fait, c’est un peu délicat à expliquer mais c’est pour quelqu’un…
Encore traumatisée par mon expérience récente, je lui demande anxieusement :
- Votre mère ?
- Non, non. C’est pour une amie.
- Une amie française ?
- Non, elle est taïwanaise mais elle a appris le français et elle le parle bien. Je veux lui faire une surprise, je veux aussi lui montrer que je suis capable d’atteindre le meilleur niveau en trois mois !
- Donc… Si j’ai bien compris, vous voulez apprendre le français en trois mois pour votre petite amie ?
- Non, non, rétorque-t-il avec un regard genre "tu piges vraiment rien toi", ce n’est pas ma petite amie, pas encore mais je sais que c’est la femme de ma vie, je veux tout faire pour être à la hauteur, to be the best for her ! C’est pourquoi ce serait même bien que j’atteigne un niveau de français un peu meilleur qu’elle.

Bien entendu, ça ne me fait pas reculer et j’accepte avec encore plus d’entrain le deal, moi aussi je crois que je deviens un peu tarée, le besoin de fric ne peut pas tout expliquer. Avant de nous quitter, je demande quand même à notre jeune ambitieux si la belle sait qu’il a un penchant pour elle ; offensé, il s’écrie : "Bien sûr que non ! Je suis pas idiot, pour l’instant nous sommes amis et je maintiens une distance raisonnable ; tout ça fait partie d’une stratégie dont savoir le français est une des pièces maîtresse. Je vais vous confier un secret : je suis aussi conseiller en relations sentimentales ; si vous avez besoin de mes services un jour, je vous aiderai avec plaisir ! Bien sûr c’est gratuit, vous n’aurez qu’à m’inviter à dîner pour me remercier !"

J’entendais déjà les "Hao ke-ai !!!!" (prononcer "rao kre aïïïï" de manière hystérique en tapant des mains à toute vitesse) de mes amies taïwanaises en réaction à l’histoire du type qui apprend le français par amour, mais là le con venait de me couper le souffle par l’incommensurable évidence avec laquelle il m’avait asséné cette réponse tranquille. S’agit-il de la plus pure ingéniosité ou du machiavélisme le plus élaboré ? Seul le futur nous le dira mais parfois, je doute d’avoir un futur tant le présent me paraît absurde…

Film Jaune

Pour me remettre de mes émotions, je rejoins ensuite une bande de potes filles et garçons en train de boire des coups non loin de là ; afin d’obtenir quelques éclaircissements sur la conception des relations sentimentales par les Taïwanais, j’oriente la conversation vers ce sujet. Ca dérape rapidement vers la grivoiserie et on en vient à se demander à quel âge on a vu son premier porno (un "film jaune", comme on dit à Taïwan) ; paradoxalement, les Taïwanais mâles, qui ont généralement leur première relation sexuelle assez tardivement (après vingt ans apparemment), ont presque tous déjà vu un porno – souvent japonais - à huit ans ! L’autre aspect assez amusant de la chose est la différence d’appréciation des acteurs de ces films : en France, l’acteur le plus connu est celui qui a la plus grosse ; au Japon c’est par exemple celui qui sait faire l’hélicoptère (no comment)... Et, bien qu’on parle cul, l’aspect ludique de la chose est toujours présent : ensuite on se demande avec des personnes de combien de nationalités différentes a-t-on couché ? Quelle est la raison la plus idiote pour laquelle on l’a fait ? etc.…

Ainsi, cette bonne soirée très amusante et aussi en quelque sorte très innocente par sa simplicité, m’a définitivement réconciliée avec la gent masculine taïwanaise. Au fond, le sexe, les relations filles-garçons, jouvencelles-satyres, ça peut être très simple si on le prend avec humour !

Cerise Phiv

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