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MADE IN TAÏWAN 6 - TUEURS (RE)NES

"Qui porte la culotte, bandes de larves ?!! Allez les culs-nus, poussez-vous de mon chemin avant que je vous dégage à coups de pointes de santiags dans le cul !", suis-je en train de gueuler en haut d’une montagne qui surplombe Taipei, alors qu’une de mes copines tente de me faire descendre de mon arbre.

Qu’on ne se trompe pas cependant, ça n’est pas un cri de haine à l’égard de la population taiwanaise (bien qu’il y ait des fessées qui se perdent), mais plus particulièrement à l’égard des névrosés-satanistes-pervers qui sévissent sous couvert de faire le Bien ; si l’on se sent visé par ces propos, pas la peine de venir faire des réclamations, j’accepte les chèques cependant et conseille d’aller s’enfermer illico dans une cabane au bord de la mer afin de mener en bonne et due forme une auto-critique digne de ce nom. Mais oui, je vous le demande, qu’est-ce qui leur arrive à ces satanés mecs et plus particulièrement à ces tarés qui chient dans les jupons de leur mère ?

Un taiwanais comme les autres

Calmons-nous, et reprenons le récit du début. Alors que je traîne mes guêtres sous le soleil torride de Taipei, une proposition en or me tombe rôtie dans le bec : bosser comme traductrice commerciale pour un petit taiwanais à lunettes. J’enquille direct quasi sans réfléchir ; boulot plutôt grassement payé ; et puis le mec a l’air normal. Combien de fois faudra-t-il que je me prenne une brique sur le pied avant de comprendre que ce sont justement les mecs normaux qui dissimulent le mieux leurs vices cachés ? Là, il ne s’agira même plus d’un vice mais d’un ulcère dégénérescent à répétition, soit dit en passant. Bref, on se met au boulot et le mec commence à délirer sur Jésus qui lui a sauvé la vie, qui lui a montré la voie, blablabla... Merde alors, un "born again". Je ne les juge pas car je ne les fréquente pas, alors je tolère. Le bénéfice du doute, sans doute…

La majeure partie du temps se passe chez lui à bosser sur ordi. Le premier jour, mon boss me propose un café, pourquoi pas ? En plus, il se vante de préparer le meilleur café de la côte est, j’accepte donc ; mais voilà qu’il se ramène avec un pilon et un mortier et se met à concasser les grains de café assis par terre, en tailleur ! Je le regarde et ne peux m’empêcher de penser que le salopard a vraiment du temps à perdre pour se livrer à une telle activité. Trois quarts d’heure plus tard, je déguste mon mug de café qui, ma foi, n’est pas mauvais mais avec tout ça on n’a pas vraiment avancé le boulot. Et c’est comme ça quasiment tous les jours… jusqu’à ce que mort s’ensuive. Quand même pas mais presque.

Torture mentale, vous connaissez ?

A force de l’entendre dire qu’un jour je finirai par "croire" mais que je ne le sais pas encore, il me prend des envies de lui foutre sa Bible sur la gueule... c'est que l’éducation profondément anti-religieuse que j’ai reçue ne m’aide pas à faire preuve d’empathie. Mais la goutte qui fait déborder le pot de chambre, c’est quand il se met à embrayer sur son complexe oedipien. J’avance alors timidement l’hypothèse qu’il ferait peut-être bien de consulter un psy, mais il me répond derechef qu’il a son pasteur et que c’est amplement suffisant. A voir l’ampleur des dégâts, j’en doute…

Toutes des salopes, ma mère aussi

Faut dire qu’à trente-neuf ans, vivre encore chez ses parents tout en détestant viscéralement sa mère, ce n’est pas la situation la plus saine que je connaisse ; néanmoins, il semblerait que ce soit loin d’être un cas isolé à Taiwan. En effet, la tradition chinoise veut que l’aîné de la famille continue de vivre avec les parents, avec la charge de s’en occuper ad vitam aeternam. Ne vous méprenez pas, je n’ai rien contre un peu de piété filiale dans ce monde anti-vieux mais là on frôle le masochisme déguisé. Dès lors, en plus du préchi-précha, je dois me taper les plaintes continuelles et les lamentations du patron à propos de sa mère qui le méprise, qui le battait quand il était enfant (selon ses dires), qui préfère son frère etc.... J’ignore vraiment pourquoi mais il me semble que la mère prend facilement une position castratrice dans la société chinoise. Quelques réminiscences à propos de la relation entre mon père et sa propre mère, à propos de relations parents-enfants telles qu’elles sont décrites dans des œuvres chinoises (1) surgissent dans mon esprit sans pour autant me sortir du bourbier dans lequel je suis maintenant jusqu’au cou.

Mon instinct de survie se réveille (enfin, mais un peu tard) au bout de deux laborieux mois passés dans une pièce de neuf mètres carrés pleine de poussière, de morceaux de grains de café, de rognures d’ongles, et surtout suintant le tabac et la nicotine par toutes les rainures du parquet. Alors qu’un soir, il me raccompagne en voiture, il me dit qu’il sent "la punition de Dieu s’abattre sur lui" (texto), ainsi, ses récents petits problèmes financiers seraient dus au fait qu’il aurait émis de "mauvaises pensées". "Lesquelles ?", m’empressais-je de lui demander et il me sort, comme ça, qu’il pense depuis quelques temps à s’acheter un flingue. Là mon vieux, ça se corse sévère. Je crie haro et lui débite le meilleur discours anti-armes que j’ai dans le tiroir ; le salaud me rassure alors en me disant que c’est surtout dangereux parce qu’il risquerait un jour de tirer sur sa mère ! Pfiou, une longue et sinueuse sueur froide vient soudain me caresser le dos. Veinarde comme je suis, je me trouve peut-être assise à côté du successeur d’Ed Kemper, psychopathe notoire qui après avoir décapité sa mère a enfoncé sa trachée dans le broyeur de la cuisine, et violé son cadavre avant de placer sa tête sur la cheminée du salon pour jouer aux fléchettes… Damn, faut que je me tire ! La parano aidant, je me mets à analyser tous ses gestes et surtout les paroles qu’il avait pu proférer auparavant : j’ai l’impression de voir mon passé proche se dérouler sous mes yeux et c’est habituellement un mauvais signe ; qui a dit que les voitures sont des cercueils roulants ? Assaillie par des pensées morbides, je m’aperçois soudain qu’on arrive bientôt chez moi, damned, j’avais oublié ce détail fâcheux, le cinglé sait aussi où j’habite ! Hop, je m’empresse d’ouvrir la portière quasiment prête à me jeter en roulé-boulé sur l’asphalte alors que la caisse n’est même pas complètement à l’arrêt. Une accolade amicale et je rentre me barricader.

Le lendemain, je me fais porter pâle et le surlendemain aussi, ainsi que tous les autres jours qui suivent. Le motif : attaque gastrique foudroyante suivie d’une grippe du poulet incurable, mon médecin m’interdit formellement de sortir de chez moi ou d’exercer la moindre activité qui pourrait affaiblir mon cœur saigné à blanc. Après quelques ultimes tractations téléphoniques, j’obtiens tout de même qu’il me verse mon salaire, on peut être un étrangleur de maman tout en tenant bien les comptes ! Le soir même où je reçois ma paye, je la liquide en boissons et bouftance sur une montagne non loin de chez moi ; heureusement que, bien accompagnée, il me reste les amis, ceux qui ne vous plantent pas de couteaux dans le dos, ni ne cherchent à tirer profit de vous !

Cerise Phiv

Note :

(1) Par exemple dans le film Saving face de Alice Wu (2004).

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