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LOST IN TÔKYÔ - INTRO

INTRODUCTION

Paris-Tôkyô, aller/retour...

A tous ceux qui comme moi sont tombés un jour amoureux de l'archipel, ou de n’importe quel autre pays, au point de vouloir y vivre, sans penser à y mourir voyons, ne soyons pas si théâtral.

Tôkyô…

J'y ai vécu du milieu de l'hiver au milieu de l'été, en 2004, alors que l'Irak était en guerre, la télé en panne, et l'air en combustion.

Après avoir passé près de huit mois dans un décor aux antipodes de ce à quoi l’on a été habitué durant plus de vingt ans, l’horizon a beau se flouer et le naturel tailler la route, il est salutaire de relativiser : après tout, il ne se sera agi que de huit mois. Qu’en est-il alors de ces expatriés vivant à Akasaka depuis 14 ans et retournant au pays une fois toutes les trinités? Qu’est-ce que la France pour eux ? Qu’est-ce que le Japon ? L’inné a-t-il toujours cours ? Ne s’agit-il pas là d’une renaissance, non, pire, d’un flirt hardware avec la métempsycose ? Ceux là sont les vrais exilés.

Et pourtant, il en faut parfois moins pour faire perdre pied à celui qui se cherche. Parfois, il peut suffire non pas de six mois, mais de six jours.

Et puis six mois semblent être un bon chiffre. Il a fallu six jours à notre Dieu de bibliothèques pour créer la Terre ; à moi il m’aura fallu six mois pour me recréer un monde.

C'était en 2004, il y a un an, et ce monde semble toujours tourner, même débarrassé de son axe, la faute à un régisseur désaxé.

Une fois revenu à Paris, qui somme toute, bien que "plus belle ville du monde", demeure à mes yeux un joli musée dégueulasse et rempli de têtes de nœuds, il était temps de faire le point : ce monde, l’avais-je laissé agoniser à dix milles kilomètres (soit près d’1 250 000 fois la taille d’un escargot adulte moyen), ou l’avais-je emporté avec moi, blotti dans mon ombre indulgente, prêt à bondir lorsque je repasserais la douane ?

J'y suis retourné, depuis, en vacances mouvementées, pressées, trop pressées ; mais la conclusion que j'en ai alors tirée est la suivante : il est quelque part. Près de moi.

Un jour, avant que je parte au pays du salary-men levé, un ami qui avait vécu plusieurs années au Japon m’a dit quelque chose dans ce genre: "J’ai croisé de tout lorsque j’étais dans cette capitale que tu t’es destiné à aimer ; j’ai croisé des zonards affranchis d’une culture qui les dévorait, errant au rythme de petits jobs sans avenir dans les villes de campagne s’étonnant encore de voir un blanc dire konbanwa ; j’ai croisé des traders sulfureux sautant une clubeuse par nuit comme ils sautent le pays entier en cramant leurs beaux billets ; j’ai croisé des compatriotes dont le Japon, les kimonos et l’enka étaient tant un idéal auquel ils s’accrochaient pour fuir un démon invisible qu’ils avaient perdu toute velléité d’identité culturelle, courbant l’échine à coup de sumimasen ratés, reléguant père, mère et petite sœur ad patres dans les limbes d’un passé qui les effrayait, et finissant par être traités comme des chiens par les Japonais avec qui ils travaillaient… bref, comme des Japonais ; j’ai aussi croisé de vrais amoureux équilibrés du pays, l’air serein et le regard mêlant cynisme et attachement irréversible, sachant prendre les bonnes choses et prendre conscience des mauvaises choses composant cette île si fardée ; j’ai croisé de belles histoires en accomplissements de vies, et des plus tristes lorsque la Japonaise qu’ils aimaient les quittaient ; j’en ai haïs et j’en ai admirés ; j’ai croisé le sang avec ce microcosme charnière d’hommes et de femmes bâtards sur le tard, ceux qu’on appelle les expatriés ; et au bout de toutes ces années, en tenant compte de toutes ces rencontres, il n’y a qu’une seule chose que je peux te conseiller : si tu y pars, ne reviens jamais."

Cautios tibi est, qu’il disait.

Bon, c’était certainement moins bien dit, mais le fond était le même.

Quelle part d’affect occupe son pays d’origine dans la vie d’un homme ?

Si nous pouvions nous souvenir de l’instant de notre naissance, peut-être serions-nous capables d’admirer nos vies avec le recul nécessaire à la véritable liberté.

En attendant, il faut légiférer, il faut légiférer (copyright François Fillon) !

… je suis revenu.

Aimer un pays autre que le sien, c’est un peu comme aimer deux femmes en même temps, d’un amour identique, ou unique : ça pourrait être deux fois plus de bonheur, ça se transforme souvent en un constant bonheur à moitié vide ; en d’autres termes, quoi que l’on fasse, on est baisé. Ca ne m’est jamais arrivé, mais je devine l’effet semblable.

Qu’est-ce donc que les échos d’un pays lointain ? Qu’est-ce donc que cet instantané de détresse flottant dans mon sillage comme une balle de 35 tournoyant, me renvoyant à 35 000 images broyant mon cœur, avant de l’atteindre sans pertes ni fracas ? Pourquoi l’anesthésie ne fonctionne-t-elle pas ? Pourquoi ? Ou plutôt "pkoi?", comme ils écrivent dans les sms.

J’envie les touristes.

Nota bene à l’attention de ceux que j’ai interpellés au début de ma diatribe : ce message, en plus d’être à caractère informatique, est volontairement dramatisé parce que ça fait bien. Il faut dire aussi que je me tape l’intégrale d’Albinoni, et qu’entre son suicidaire adagio et ses concertos au violon, il y a de quoi.

Vous qui aimez, ou croyez aimer cette petite île maquillée théâtre comme nulle part ailleurs des aléas d’une humanité en éternelle perdition, avant de gâcher votre vie dans une néo-passion gauche et mensongère basée sur un effet de mode rance ou un besoin d’exotisme creux, faites donc l'examen express de votre conscience, le temps d’un trajet de métro. Un peu comme ces gamines policées au lycée sanctifiant chacun de leurs mecs par un besoin de vivre ce qui les fait mouiller à la télé, vous risquez de faire fausse route. Et dans la grande tradition de défaitisme à la française, je clame solennellement que lorsqu’on a fait fausse route, il est rare de retrouver son chemin sans casse.

Le Japon est un peu, sous ses pelures technocratisées, la destination terminale de celui qui veut toucher au négatif photo de la civilisation occidentale, et à la beauté pure et sans nuée de ce fossé catégorique qui traduit la formidable inconstance de l’humanité. Sans faire de jeu de mot concon, il est à prendre avec des baguettes.

Parce que j'aime le Japon certainement plus que je ne le devrais, parce que j'aime partager à l'écrit ces bribes de sensations qui forment chacun de nous, j'écrirai ici, de manière plus ou moins régulière, ce que j'ai vu du Japon, et plus spécialement de sa capitale économique spectaculaire ; et si ça peut rassurer quelqu'un, ce sera plus jouasse que cet avant-propos, parce que c'est bô, la vie, qu'il y a beaucoup de temps libre, dedans, et que ça ne fait que commencer. Lost in Tôkyô, tel sera le titre de mes chroniques, en référence un peu grossière à la Translation de Sofia Coppola. Des chroniques basées sur des souvenirs et des expériences plus récentes, longues ou courtes, libres de mouvement, ne prétendant à rien d'autre que la lecture de confrères passionnés ou en instance de.

En espérant ...

A suivre...

Alexandre Martinazzo

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