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MADE IN TAÏWAN 5 - RECTUMS RELOADED

[Voir la liste des précédentes chroniques frappadingues de notre bien aimée Cerise]

Revenue depuis quelques temps dans mon royaume insulaire, faute d’être la comtesse aux pieds nus, je suis une reine sans couronne et surtout sans rond dans le larfeuille ; toutes mes économies brûlées par l’aridité de ce monde sans pitié, des élèves éparpillés dans la nature, je cherche désespérément un moyen de gagner ma croûte de tofu puant. Alors que je suis en train de coller des affichettes proposant mes services linguistiques (que l’on ne se trompe pas, je ne fais pas de massage avec la langue mais par contre si l’on a des cors à enlever je veux bien faire chanter mes ciseaux à ongles…), je tombe sur un pote dépravé par les vicissitudes de l’alcool et des night-clubs. Il me propose de l’accompagner à la troisième gay-pride organisée à Taipei : au programme, de la techno, des hommes très dénudés enduits d’huile… hum ; je m’en vais donc enquêter sur le sexe des anges.

En fait, l’homosexualité à Taiwan me paraît pas mal courante même si pour le moment elle n’est encore que tolérée à Taipei la capitale. Avant de fouler l’île, je pensais qu’une majeure partie des taiwanais "en étaient" car de tous ceux que j’avais rencontrés à Paris, seul l’un d’entre eux était clairement hétérosexuel, tous les autres s’en donnant à cœur joie dans le Paris bien libertaire en comparaison de la tradition confucéenne qui domine encore assez les mentalités par ici. Bien entendu la tradition existe mais elle peut tout autant être ignorée : la preuve par deux fois trois qui font cinq. "Deux" pour le couple de gays qui habite avec moi dans l’appart' que je loue en coloc', "trois" parce qu’ils ont pour gosse un chat obèse et diabétique qui répond au doux nom de "Nouille instantanée" et "cinq" parce qu’en tout nous sommes donc cinq à cohabiter dans la joie et la bonne humeur (moi, deux autres mecs et le couple en or). C’est un peu le "Friends" à l’orientale sauf qu’au lieu de se taper des pizzas à tout bout de champs, on mange tous les jours depuis deux semaines la même soupe à l’amidon et au maïs concoctée par l’un des "boyfriends". Ce dernier a en effet pris en pitié mon teint terne et mon cheveu devenu gras à force de manger des sandwichs au riz, et comme rien ne remplace la bonne cuisine de môman, il nous gratifie de sa bonne potée journalière. Mais je ne m’en plains pas : ça fait déjà ça de moins à mastiquer.

Angels... everywhere

Par contre, ce qui m’a pris du temps à digérer, ce sont peut-être les mœurs masculines taiwanaises assez différentes de la représentation du mâle qu’on peut avoir en France : à Taiwan, le rose est une couleur chaleureusement portée par les hommes, les garçons et les puceaux qui n’ont pas de complexe non plus à utiliser un sac à main ! Le maquillage sert essentiellement à cacher les boutons d’acné mais on ne peut pas nier que les mecs taiwanais sont avant tout des minets à la beauté adolescente. Les filles encouragent aussi ce phénomène car elles semblent préférer les garçons frêles et surtout pas les gros bras. Je dois avouer que j’avais déjà été peu ou prou sensibilisée à cette esthétique plutôt androgyne par les dessins animés japonais qui ont pu marquer ma tendre et lointaine enfance (mais, suis-je la seule à y voir clair ? Il n’apparaît pas un seul instant aux autres personnages que Lady Oscar est une femme sans seins en habits d’homme). Malgré cela, il faut d’abord se faire à l’idée de ce look généralisé et revoir de fond en comble ses critères personnels quand à la définition du sexe de l’Autre. Ainsi, s’il peut sembler difficile de distinguer de prime abord les voiles et les vapeurs à Taipei, il suffit seulement de redéfinir ses préjugés… après de longues discussions avec une amie, nous avons pu conclure que les musclés, adeptes de la gonflette et des milk-shakes protéinés aux vers de terre sont souvent... gays.

Qu’importe, je m’en vais avant tout me rincer l’œil, faute de nourriture terrestre, je me contenterai de mets célestes. Comme d’habitude, je suis en retard pour tout et je rejoins la fin du cortège, sans mon pote qui est parti dragouiller un jeune éphèbe aux tétons qui pointent. Nous arrivons près de la mairie de Taipei où finit en général la marche ; ce n’est pas trop la cage aux folles car en tout, on doit à peine atteindre les milles personnes. Mais bon, j’aperçois quand même là-bas Zaza l’abeille et ça me rassure, je remarque aussi que les filles sont quasiment absentes. Alors que cette fin de défilé ressemble de plus en plus à un cours de fitness en plein air, j’abandonne toutes ces histoires impossibles qui s’offrent à moi pour quelque chose de solide et de concret. En effet, j’en ai marre de faire caca mou et je sens mon estomac crier famine ; je me joins donc à un groupe d’amis qui va se taper une petite tournée de "tofu puant" (1), la spécialité de Taiwan. Miam.

Tofu puant, cousin germain du Livarot ?

Quiconque pénètre dans le sanctuaire du tofu puant ne doit pas s’étonner de sentir lui-même la merde quand il en ressort… Entrer dans un restaurant dont la spécialité et l’unique plat est le tofu puant sous toutes ses formes : farci, frit, grillé, en soupe, roulé sous les aisselles, c’est comme se joindre à une partouze de doigts de pieds de légionnaires (désormais, vous savez ce que peut ressentir une chèvre). Expérience unique que je recommande, parce qu’en fait, plus ça pue et meilleur c’est ! Les connaisseurs se reconnaîtront.

Le tofu puant est la version avancée du fromage de lait de soja qu’on a laissé préalablement moisir quelques mois, voire quelques années. Son doux fumet persistant hante tous les marchés de nuit du pays, c’est LE plat national. Des rumeurs, des légendes prétendent qu’il en existe une version encore plus puante à Hong-Kong, c’est peu dire vu l’odeur de cadavre en décomposition qui émane de celui de Taiwan. Le tofu puant est l’ultime test d’intégration, un peu comme le natô au Japon, il divise le pays et des familles entières ; imaginez un peu Clint Shitwood : "tu vois, le monde se divise en deux catégories, ceux qui bouffent du tofu puant et ceux qui ont envie de vomir rien qu’en en parlant". Je dois avouer qu’au début je n’étais pas une fan absolue de ce plat et c’est bien parce qu’on m’invite que je me joins à la bande de gais-lurons dans le temple du tofu qui pue !

Essayez d’imaginer une immense partouze scatophile

On commande, les plats arrivent, la bière a déjà fait son boulot de fossoyeur d’estomac : ce ne sont plus des humains, ce sont des loups affamés qui se jettent sur la table. Tout y passe, rien n’échappe jusqu’au sang de canard mijoté en marmite avec les incontournables morceaux de tofu. Mais la pièce de maître, c’est le tofu grillé, farci avec un légume non identifié, plus c’est zarb, mieux c’est, ce n’est plus l’heure des questions et des doutes. Mieux que le tabac, l’alcool et le guarana, ça vous fouette vraiment le sang, une petite giclée de jus de tofu, oui... Et le restaurant entier se met à tanguer, et il s’arrache avec lenteur mais persistance de ses fondations et pfiouu, nous voilà partis comme une fusée vers les monts hallucinés de la gastronomie ! Quelle étrange sensation de bien-être une fois que tous les plats ont été minutieusement raclés, sensation aussi de faire corps avec le monde et la réalité, j’ai l’impression que tous les clients du resto se font des clins d’œil et s’échangent en coin des sourires de connivence. Une fois la douloureuse note réglée, tout devient diffus et estompé, comme dans un rêve... on se tape alors dans le dos en se racontant des blagues en taiwanais que je ne comprends pas, quelle cuite, ma première cuite au tofu puant...

Toute cette mise en scène semble démesurée, mais l'auteur de ces lignes est véritablement devenue une accro de la chose, à tel point qu’à quelques jours d’intervalle seulement, je succombe à ma nouvelle obsession et m’arrête au premier vendeur ambulant de tofu puant, après m’être tapée de manière fort guillerette mon assiette, je me lève et sens soudain avec douleur le poids de l’attraction terrestre. Vite des gogues !!! Soulagée d’un grand poids métaphysique, je jure mais un peu tard que l’on ne m’y reprendra plus, à bouffer dans des taudis roulants qui n’auraient pas été d’abord été recommandés par les plus hautes instances.

Cerise Phiv

Notes :

(1) Prononcer "tofou".

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