Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Articles
Chroniques

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

MADE IN TAÏWAN 4 - PARADOXE TAÏWANAIS

Bouclée chez moi à cause du typhon qui s’abat (qui s’apprête à s’abattre sur Taiwan), je ronge mon frein devant cette question cruciale : riz aux algues ou à l’huile d’olive ? Quand, sapristi, je m’aperçois non sans horreur que ce sera ni algues ni huile parce que plus de riz (le sac est désespérément vide) ; je prends mon courage à deux mains pour sortir affronter la tourmente qui fait rage à l’extérieur, l’appel du ventre surpasse ainsi la peur de se faire décoiffer. Mais, pas vraiment de typhon en vue : c’est l’habitude ici à Taipei, attendre une tempête, une catastrophe ou un danger qui tarde, qui tarde et qui finalement n’arrive jamais, le but du jeu consistant en fait à se faire flipper mutuellement pour que l’un d’entre nous se sacrifie héroïquement aux dieux qui cherchent à détruire l’humanité…

En effet, si l'on devait écouter la sagesse populaire transmise par les mamans taiwanaises de plus de cinquante ans, on ne prendrait pas le taxi seule après 10 heures du soir (surtout si on est une fille), on n’irait pas prendre un verre entre amis dans un bar (surtout si on appartient au sexe faible) et on devrait toujours porter un soutien-gorge même en dormant. Ainsi, la gent féminine taiwanaise paye la rançon du succès des médias qui livrent en pâture aux téléspectateurs des histoires sordides de meurtres déguisés en suicides pour cause de dettes, de femmes battues par leurs gigolos, de collégiennes violées dans un fourré par un chauffeur de taxi vicieux et mâchouilleur de noix de bétel , de préférence. Beau tableau de la société taiwanaise ! Si l’on suit la même logique, il faut se figurer que les rues de Taipei grouillent de satyres et d’assassins tapis derrière les poubelles, tels des cafards qui bavent à la vue de jeunes filles courtement vêtues en train de vomir dans le caniveau.
Mais moi, c’est plutôt ça que je retiens de mes promenades nocturnes dans la cité formoséenne : aux abords des boîtes de nuit, des taiwanaises en minijupe et paillettes qui ont l’air de dormir sagement sur un rebord de trottoir à côté d’une flaque douteuse, ou encore ces mêmes nymphettes portées et soutenues par le boyfriend de toujours ou celui du soir même… A quelques mètres à peine s’affaire énergiquement toute la population du 3e et 4e âge de Taipei : un petit vieux qui balaye le parc-à-enfants-le-jour-et-parc-à-pochtrons-la-nuit, un couple qui commence sa séance de taichi matinale, un autre qui part acheter des légumes, une vieille qui ramasse la crotte de son affreux clébard… Et il s’agit là d’instants inédits auxquels on ne peut assister qu’entre 4h et 7h du matin !

Le paradoxe taïwanais

Cette chaleur nocturne, je ne la retrouverai pourtant pas ce soir. Tout le monde attend fébrilement l’arrivée du typhon bien que le bilan climatique soit assez décevant : c’est le calme plat ; comme un paraplégique s’adonnant à l’onanisme, y a rien qui vient. Aller-retour rapide dans l’électricité ambiante et chargée de mes emplettes, j’ai le plaisir de trouver à mon retour mon coloc’ avachi sur le canapé avec sa petite du moment. Laissant tomber mon plan riz, je m’échoue à leur côté et me fourre dans la bouche la boulette de tabac qu’il me tend. Dans cette atmosphère de café turc, on se met à zapper mollement passant en revue les diverses infos qui portent quasiment toutes sur les magouilles financières de la famille présidentielle. Quelle chienlit ! Mais, voilà quelque chose de croustillant à se coller sous la dent (à côté de la boulette baignée de salive et en décomposition) : Zhang Fei, une star de la télé taiwanaise réputée pour son look de proxénète philippin, s’est fait choper en train de tricher au mahjong… Faut-il rappeler qu’il s’agit bien sûr d’un jeu d’argent et que donc la star écope d’une forte amende en faveur de son adversaire qui a porté plainte à la police, et d’une peine de prison avec sursis ? Un peu surprise, je demande tout de même à la copine taiwanaise de mon coloc’ si les jeux d’argent sont permis à Taiwan ; sa grande hésitation à me répondre positivement m’incite fortement à creuser la question.

Le lendemain, je me renseigne auprès d’une personne plus que digne de confiance parce que prof à la fac number one de Taipei ; elle m’apprend ainsi que non, les jeux d’argent ne sont pas légaux à Taiwan (oui, j’avais des soupçons, se méfier des petites pimbêches qui vous racontent n’importe quoi pour pas perdre la face…), et que oui, elle connaît la nouvelle de la star déchue. « Mais alors, m’aventurais-je à demander très candidement, ce que je ne comprends pas bien, c’est que le plaignant dans l’affaire a porté plainte contre le mec qui trichait à un jeu d’argent illégal… » Le plus beau, c’est que la prof taiwanaise ne pige pas tout de suite ce qui me chiffonne, ça lui semble normal ce genre de situation, et elle m’explique enfin, « oui, il y a des lois à Taiwan qui protègent de la tricherie lors de jeux d’argent illégaux » ! No comment.

Et c’est ainsi que l’un des proverbes que j’ai le plus entendu ici prend enfin tout son sens et sa valeur : « A toute loi, il y a une exception qui fait règle ». Mais je ne me doute pas à cet instant que je vais moi-même faire les frais de cet adage : l’hospitalité taiwanaise se perd dirait-on…

Une nuit très arrosée

Consternés par la pauvreté du paysage audiovisuel de ce samedi soir, nous décidons avec mon coloc’ de sortir braver la tourmente : Lila, une de nos amies vivant dans le centre-ville en a marre de tourner en rond, seule, dans son appart comme un cafard dans un évier, et elle nous convie gentiment à partager cette activité de la plus haute distraction. Pourquoi pas, après tout ? Plus on est de fous plus on rit…

Nous arrivons chez elle vers le coup des 10 heures, la tempête promise commence à se lever et on peut entendre les frissons qui parcourent les vitres des fenêtres. Petite soirée entre amis, rien de particulier à signaler jusqu’à ce que la coloc’ rentre de virée, trempée jusqu’à la moelle. Au regard glacial qu’elle nous jette, on comprend qu’on est persona non grata mais bon, on reste cool et on décide juste de se caser dans la piaule de notre amie qui déménage aussi la stéréo. Un peu de salsa, de reggaeton, une bouteille de tequila, on conjure comme on peut les démons qui rugissent au-dehors ; et, alors qu’on commence à peine à s’ambiancer, la coloc’ hystérique ouvre violemment la porte gueulant en chinois que c’est pas un bouge ici et qu’on peut aller voir ailleurs si l’alcool est meilleur ! C’est vrai qu’on a déjà bien descendu les réserves de la maison mais bon on y a aussi apporté notre lot de bouteilles et de « Taiwan pijiu » ! De plus, merde, elle ose nous foutre dehors alors qu’il souffle un vent à 280 km/heure ! La salooope, je vous le fais pas dire… Faut dire qu’on aurait dû s’attendre à sa contre-offensive après l’avoir copieusement arrosée de quolibets quand elle a appelé notre amie sur son portable pour se plaindre du bruit alors qu’elle se trouve dans la chambre voisine! On a raison de dire que les relations de voisinage se perdent.

Quoiqu’il en soit, on est pas plus avancé et nous voilà bien couillonnement en plein milieu d’un typhon à 2h du mat dans un Taipei désert ; à peine fait-on deux pas qu’on a tout juste l’impression d’être passés au karcher. Le seul point positif (certains objecteront peut-être : « heureux l’ivrogne qui confond lune et soleil… »), c’est que ça dégrise son homme ! Par chance, probablement l’unique taxi de Taipei encore en service passe non loin, mais le chauffeur est sur le chemin du garage, on le supplie de nous emmener et, finalement, devant nos airs misérables de chiens détrempés, il accepte de nous prendre.

J’en viens maintenant au paradoxe final de cette soirée : pourquoi, mais pourquoi, la coloc de Lila s’est sentie obligée d’agir si putassement un samedi soir alors qu’elle n’a pas cours le lendemain ni n’a sûrement pas prévu d’activité très matinale le dimanche, vu la chienlit météorologique ? C’est ça à rebours qui me tue le plus, je sais qu’elle est capable de passer des nuits entières en semaine à chatter avec son « boyfriend » des Etats-Unis et surtout qu’elle aime passer l’aspirateur le matin à 8h dans le salon sans que ne lui soit fait aucune remarque, mais elle ne peut pas encaisser que sa coloc organise une minuscule fête pendant le week-end ! Elle s’est par la suite justifiée en disant que ça aurait tout changé si nous l’avions prévenue avant … nous aurions pu alors mieux nous organiser et faire la fête ailleurs (sic)! Qu’ajouter devant une telle « bitch attitude » ? Il ne me reste que mes yeux pour pleurer et une paire de chaussures pourries par la pluie…

Cerise Phiv

Notes :

(1) Noix de bétel : ça se chique, ça fait la bouche rouge marronnasse et ça se crache dans un long jet de salive continu sur la voie publique.
(2) Sorte de ragga mixé de musique latine.
(3) « pijiu » : « bière » en chinois ; « Taiwan pijiu » : « Taiwan beer »

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême