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MADE IN TAÏWAN 2 - SHAKE AND GUNS IN CAMBODIA

Introduction

Me voilà débarquée au Cambodge avec la ferme intention de me rendre… au Vietnam ; je sais, ça peut paraître contradictoire mais j’ai mes raisons que la raison ignore. Ainsi, le réel but de mon voyage est de rendre visite à mon paternel afin de m’assurer qu’il continue à se la couler douce pendant que ma mère se crève le derche au trimard...

De ce côté-là, pas d’inquiétudes à se faire, mon père est toujours au rythme d’un client par jour dans sa dentisterie. Aussi, au bout d’une laborieuse semaine passée à écumer les bars à putes de Phnom Penh en compagnie de mon daron (c’est un peu comme ça que j’ai fêté la nouvelle année lunaire : le regarder distribuer aux serveuses des enveloppes rouges, les fameuses "hong bao" réservées aux enfants et à tout ce qui n’est pas encore marié ni dans la vie active en général), je décide de mettre les bouts. Faut dire que je n’en pouvais plus d’entendre ses interminables radoteries sur l’avenir sombre et sans issue des jeunes en France (comprendre : le mien), parce que c’est pas tout ça mais faudrait que je songe à trouver un vrai boulot, me dit-il ; et le voilà parti dans un exposé fleuve sur les avantages d’être "expat'" au Cambodge ou n’importe où ailleurs d'ailleurs, pourvu que ce ne soit pas la France ; être consul, diplomate, prof de l’Alliance Française, n'importe quoi.

En fait, le Cambodge est bien un pays d’aventuriers et de zozos en tous genres : membres plus ou moins cleans d’ONG diverses, babas sur le retour, idéalistes et crapules s'y côtoient joyeusement, car le pays est plutôt souple en matière d’immigration (il suffit de payer la somme adéquate pour obtenir un visa), contrairement à ses deux voisins, la Thailande et le Vietnam. De plus, le Cambodge, en pleine reconstruction et effervescence, semble être porté par la volonté de se développer au plus vite, d’oublier son proche passé peu glorieux… ; outre le touriste lambda, on rencontre donc pas mal de personnalités au passé parfois douteux, ce qui fait sûrement aussi le charme de cette contrée et de l’Asie du Sud-Est en général apparemment. Avec néanmoins le revers de médaille que cela comporte : le pays est certes en plein développement mais reste encore assez misérable, et il y circulent toutes sortes d’histoires sur la pédophilie, la vente d’armes, d’enfants qui souvent ont pour protagonistes des occidentaux - touristes ou résidents. Alors en fait, quand on apprend que le gentil ingénieur agronome avec qui l'on a bavardé hier soir vient d’être arrêté pour abus de mineure de moins de quinze ans, on regarde différemment la communauté d’expats qui par certains aspects me fait l’effet d’un cancrelat vivant accroché à un songe tropical aux relents colonialistes.

Voilà un peu ce que j’aurais eu envie de dire à mon père, qui connaît lui aussi trop bien cette réalité, et, d’un certain point de vue, vit également bercé dans ces mêmes illusions : je suspecte ainsi qu’après avoir vécu en Europe pendant la majeure partie de sa vie, il ait décidé de retourner dans son pays de naissance dans l’espoir de retrouver le faste et l’aisance de cet âge d’or. Non pas que mon père ne se soit jamais adapté aux us et coutumes française. Je dirais même qu’il s’est trop bien adapté et qu’il y a puisé ce qui, au fond, l’arrangeait, le mêlant avec des éléments de sa propre culture, elle-même déjà un peu bâtarde, ni totalement chinoise, cambodgienne, ou vietnamienne.

En effet, c’est aussi un des motifs pour lesquels je souhaite faire un tour au Vietnam : mon père y ayant vécu quand il était jeune, il parle parfaitement la langue, je me dis ainsi que ça serait l’occasion d’un rapprochement avec lui. Et peut-être aussi d'un prolongement de ma connaissance de l’histoire de ma famille paternelle. Mais j’apprends avec consternation qu'aller au Vietnam, ça ne vaut vraiment pas le coup au moment du Têt (Nouvel An vietnamien qui coïncide avec le Nouvel An chinois) vu que tout y est fermé pendant neuf jours… qu’à cela ne tienne, mon père me propose alors de me rendre sur la côte sud du Cambodge avec un de ses amis organisateur de safaris...

Guns and Calamars !

Embarqués à grande allure dans le pick-up Toyota de Boris – le pote de mon père, je me cramponne un peu à mon siège, me souvenant non sans un certain effroi que le Boris en question s'est récemment payé un méchant accident de moto du à un excès de vitesse notoire - il est le premier à le reconnaître. C’est donc avec soulagement que l’on s’arrête une première fois, pause pipi oblige, dans un bouge au bord de la route. Immédiatement, une nuée d’enfants et de petites vendeuses à la sauvette nous assaillent pour nous refourguer les spécialités locales : canne à sucre à mâchouiller, œufs durs, cigarettes et mygales frites ! Miam. Je dois avouer que ces dernières m’ont peu tentée à ce moment-là et je regrette infiniment maintenant de ne pas en avoir acheté n’aurait-ce été que pour partager mes impressions gustatives.

Quelques heures plus tard, nous arrivons enfin à la plage et nous précipitons vers la grande bleue en poussant des cris d’indiens, bien contents aussi de quitter le 4x4 tape-cul de Boris. Nous nous installons dans des bungalows pas trop cosys mais assez roots pour bien cadrer avec le décor et commençons à nous envoyer des Angkor Beer derrière le col du T-shirt. L’après-midi s’achève tranquillement, le petit bain de quatre heures nous a bien rafraîchi le cerveau passablement embrumé par les petites bulles de la bière locale, et nous nous dirigeons vers le stand du coin fermement décidés à faire un sort à ces calamars en train de frire sur un grill de fortune. Entre-temps, je reçois un coup de fil qui m'emplit de joie : mon pote colombien et sa copine ont fini de visiter les temples d’Angkor et proposent de me rejoindre à la mer, le rendez-vous est pris pour le lendemain.

Près des calamars, nous faisons la rencontre de Gérard, un français en vadrouille dans le coin, venu au Cambodge pour aller "à la pêche" comme il dit. Lui et Boris sympathisent presque immédiatement, réunis par une même passion pour les armes à feu, les calibres 45, 50 qui servent à percer la carapace des rhinocéros, tout ça...

La soirée est bien arrosée et j’en apprends pas mal sur les flingues, les stands de tirs, ou "shooting range", en accès libre au Cambodge, où l’on peut s’exercer à toutes sortes d’armes, lourdes ou de poing, et même aux grenades. Saviez-vous par exemple qu’il est interdit de posséder une carabinière à air comprimé de plus de 27 joules ? Que les armes automatiques sont tolérées dans les soutes des avions à conditions d’être démontées et séparées du chargeur ainsi que des munitions ? Ayant entendu dire qu’il est possible d’exploser une vache au lance roquette, moyennant 100 dollars (ou "dolls" comme disent les locaux), je m’enquiers de l’opinion de ces messieurs qui lancent tous deux de hauts cris : ça c’est vraiment pas sport, mais alors pas du tout...! La soirée se termine ainsi paisiblement au rythme de cette conversation pacifique qui a viré sur le sujet des pourris de la terre dans la peau desquels il serait bon de mettre douze balles.

Happy fatal shake

Le lendemain, nous nous levons tous bien tardivement et je rejoins sur la plage mes amis rencontrés à Taipei et retrouvés avec plaisir à Sihanoukville, nom du bled où nous nous trouvons, inspiré par le nom même du Roi précédent (Sihanouk). Farniente, farniente et coups de soleils sur la plage, vers le coup des cinq heures, nous décidons de profiter du coucher de soleil, confortablement installés sur des transats en bord de mer. Tiens, qu’est-ce donc que cela ?? "Happy shake : 3 dollars". Toujours prêts à se sacrifier pour la cause du voyageur en mode survie dans la brousse, je m’en jette un derrière ma cravate invisible pour essayer, voir un peu quel est le goût de cette mixture censée me procurer sinon le bonheur éternel, du moins "the happy few happiness"… Le breuvage bien descendu dans les entrailles, nous nous mettons en route pour regagner notre guesthouse. La soirée est magnifique, le sable tiédit doucement sous nos pieds nus, le soleil darde ses derniers feux rougeoyants, les baigneurs tardifs regagnent aussi paisiblement la plage, tout est parfait. Arrivés à la chambre de l’hôtel, nous nous saluons et allons tous respectivement vaquer à nos occupations : pour ma part, me doucher et me détendre. La douche est délicieuse, j’en oublie même mes quelques coups de soleil quand soudain le happy shake se rappelle à mon bon souvenir en déployant toute son action d’une façon non moins surprenante que foudroyante. Une fatigue intense m’assaillit ainsi de manière subite, à tel point que j’ai les yeux collés par l’appel du sommeil, que la pièce se met à valdinguer dans tous les sens ; le lit !!! Vite !

Je m’effondre donc comme une merde sur mon pieu plein de sable et sombre dans un coma immédiat.

"Hmm, tiens il fait jour… Quelle heure il peut bien être ?" Tout mon corps encore endolori par cette sieste forcée, je me lève péniblement avec cette désagréable sensation de tenir une énorme gueule de bois sans avoir bu une seule goutte d’alcool. Je regarde le réveil, tiens, bizarre, il est 16h… J’écarquille un peu plus les yeux (en fait, je les ouvre) et je dois me rendre à l’évidence, nom d’un chien andalou incontinent : j’ai dormi près de vingt heures !!! Et voilà comment perdre une journée de sa vie ! Après m’être loquée vite fait, je m’en vais aux nouvelles... qu’en est-il de mes camarade de fortune ? Je les rencontre dehors sur la terrasse, derrière leurs lunettes de soleil, ils semblent plongés dans une méditation intense. Mon pote enlève ses lunettes pour me saluer et j’éclate de rire : il a les yeux à moitié fermés, gonflés comme deux huîtres normandes ! L’animal se vexe bien sûr et mon autre amie me dit alors que je n’ai pas vraiment l’air de tenir la forme non plus… De fait, j’ai du mal moi aussi à ouvrir les yeux, ce sera ptet bien la première fois que mes paupières deviennent apparentes sous les poches de graisse qui brident mes yeux. Après nous être pantagruéliquement empli la panse, nous décidons ainsi d’un commun accord de retourner nous reposer, aucun d’entre nous ne se sentant la force de faire quoi que ce soit. Pour l’information, le happy shake s’est révélé être en fait un milk shake à la banane fortement agrémenté d’herbe et de champis…

Voilà à peu près l’histoire de la plus grande défonce de ma vie, le reste du voyage s’est déroulé bien plus pacifiquement, s’étant en fait transformé en congé de convalescence. Ainsi, faute d’avoir ouvert un dialogue de compréhension avec mon père, j’ai entamé un dialogue direct avec la nature cambodgienne, et tout particulièrement avec l’absence de législation sur les drogues dans ce pays ; comme dit mon oncle : "cherche, cherche, de toutes façons tu ne trouveras rien !" J’en prends bonne note et achève ici mon récit car tout ça m’a donné soif ; étant revenue en territoire connu, pour la peine, je m'en vais ouvrir une Taiwan Beer à la santé du salopard de barman de la plage de Sihanouville.

Cerise Phiv

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