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MADE IN TAÏWAN 1 - BESTIAIRE TAÏWANAIS

Un singe en été…

Voilà bientôt un mois que je me suis retrouvée parachutée en terre conquise avec une valise mammouth de 40 kg qui m’a aussi coûté 40 litres de sueur à ma sortie de l’aéroport Chiang Kai-shek de Taipei. J’ai pu ainsi m’apercevoir d’une manière un peu violente mais non moins teintée d’un nostalgique mépris que j’ai quitté le riant bassin parisien et ses trottoirs grisonnants ombragés de marronniers… Non pas que Taipei manque de verdure, mais la ville manque franchement de fraîcheur. Mon royaume pour un cheval et mon cheval pour que l’hiver arrive (c’est bien la première fois que je me languis de l’hiver : « Oh oui ! De la neige, plein de neige ! et du givre aussi ! ») Je crois que la chaleur commence à me taper sur la tête et la wasabi me monte à la moustache ; car je ne sais pas si cela a une explication scientifique mais j’ai l’impression que cette putain de chaleur favorise la pousse des poils, tout du moins des miens. Remarque, cela me met bien aise, moi qui maintenant ai tout le temps pour laisser libre cours à ma tricotilomanie, je peux observer à loisir l’évolution de ma pilosité qui achèvera ma transformation en homme… Ecce Homo, comme disait l’autre…

A propos de pilosité,

Ainsi, il n’est pas aisé de suivre ses envolées lyriques quand les doigts restent collés au clavier. Certes, jusqu’à maintenant, rien qui ne puisse se résoudre par l’installation d’une clim puissante qui vous transforme en glaçon. Mais c’est sans compter sur le fait que je suis prête à me lancer dans n’importe quelle expérimentation pourvu qu’elle fasse surgir la sève de mes neurones desséchés. Aussi ai-je songé à une meilleure solution, quelque chose de plus féminin et en même temps plus bucolique que de se terrer dans une saloperie de starbucks : travailler dans un parc, étendue sur l’herbe, à l’ombre de grands chênes… heu de grands séquoias… ?

Donc, mon choix se porte sur le parc de DaAn (ce qui signifie « la grande Paix », idéal non ?), situé à deux pas de mon université, assez ombragé et surtout, parsemé de petites collines où les amoureux se bécotent et se touchent (attention ! les taiwanais sont assez pudiques, ils aiment beaucoup s’effleurer les endroits où la peau abonde tels que les coudes, le gras du pouce… Enfin, pour ce que j’en ai vu ; je ne peux pas non plus me planter devant eux pour les observer en prenant des notes… et, non ! je ne les filmerai pas non plus !).

En vérité, j’apprécie tout particulièrement ce parc pour sa centralité et sa grandeur, c’est un peu le Central Park de Taipei mais sans les clodos qui te poursuivent pour te taper (expérience traumatique vécue quand j’avais 13 ans à New York). Ce grand rectangle vert est cerné par les principales avenues qui traversent la ville, mais il demeure relativement calme et surtout il n’est pas blindé de mioches (de gremlins, comme j’aime à les appeler) pour te jeter des ballons dans la tête ou venir te montrer le beau caca qu’il vient de faire dans sa culotte (si si, on a tendance à l’oublier mais on a été – tout du moins potentiellement – ce genre de saleté…). L’été, ou plutôt devrais-je dire quand il ne pleut pas, étant donné la durée de la belle saison dans ce pays, le parc est d’autant plus agréable qu’il s’anime de concerts et petites festivités en tous genres (concours de Hoola Hop par exemple, n’oublions pas la forte influence américaine également…), la suprême « taiwanaise touch » demeurant tout de même ces armées de papis et mamis chinois faisant des exercices de Taichi sur une sorte de techno… Comme quoi, il n’y a pas que la jeunesse qui sombre dans la décadence…

Je repère donc le meilleur spot, je déplie ma petite serviette (oui, c’est quand même plus glamour que d’avouer qu’il s’agit en fait d’un t-shirt plein de sueur que je trimballe depuis midi dans mon sac…) et je me mets à l’aise, hop, mon carnet, mon stylo, un sous-main. Mais voilà qu’à peine posée c’est satyres et cie qui rappliquent fissa : « Oh la petite mignonnette qui prend le frais dans les fleurs… hmm, j’ai 70 ans et je pue de la gueule mais je vais quand même tenter ma chance, on ne sait jamais, peut-être qu’elle acceptera de me vendre sa culotte sale… ou alors, encore mieux, elle me laissera peut-être lui toucher la peau du genou… », rien que d’y penser, ça me donne envie de rendre ma soupe chaude d’huîtres...

Papy Werther s’assoit donc tranquillement dans l’herbe à côté de moi, ainsi il peut me souffler en ligne droite son haleine dégueulasse plutôt que de passer par le carré de l’hypoténuse du triangle rectangle… « Plait-il ? », grand-père n’a vraiment peur de rien et il s’efforce de jouer le bellâtre, ses trois implants capillaires graisseux rabattus sur le sommet du crâne. Si, quand le salaud osa m’allonger sous le nez son larfeuille blindé de cartes bancaires de monopoly, mon fond confucéen ne l’avait pas emporté sur ma verve parisienne je lui aurais sûrement dit que s’il voulait que je lui pisse dans la bouche, il faudrait qu’il montre la vraie couleur de l’argent… Mais la politesse et les automatismes du savoir-vivre qu’on vous inculque à coups de fourchette dans les mains l’emportent souvent et je n’ai rien trouvé de mieux à dire que « Ah, c’est du cuir ? ». Bon je dois avouer que ma connaissance du chinois limite souvent ma conversation et dans un cas comme celui-là, la bouche tente de gagner du temps quand le cerveau tente de trouver un moyen d’esquiver le pervers ; en effet, c’est curieux, alors qu’en France j’aurais à coup sûr provoqué un esclandre pour qu’on crie haro sur le pervers, ici, comme par un effet de contamination, je ne souhaite qu’une chose, faire profil bas et me défiler pour ne pas faire perdre la face à l’interlocuteur, à la taiwanaise quoi…


Et oui, ce que m’apprend profondément cet incident sur moi-même, c’est que sont présents au fond de moi les germes de la culture de mes ancêtres… Je m’en doutais mais ils semblent plus coriaces et vivaces que ce que mon éducation et ma vie auraient pu laisser paraître. Née et ayant grandi en France, je me suis toujours plutôt sentie française et ensuite, européenne ; de plus, n’ayant jamais habité dans un des quartiers asiatiques de Paris, je n’ai jamais traîné avec d’autres enfants d’immigrés chinois, je n’ai même jamais considéré mes parents comme des immigrés ! Je prends maintenant conscience que je ne m’étais jamais vraiment attardée sur le hiatus qui subsiste entre mon esprit, la voix aux sonorités parfaitement francophones qui sort de ma bouche et mon apparence… Aux prises avec ces nouvelles considérations qui m’ont poussée à vouloir approfondir ma connaissance du chinois notamment, je dois maintenant faire face à un nouveau paradoxe : ici à Taipei, je me fonds parfaitement dans la foule locale jusqu’à… ce que j’ouvre la bouche justement ! Ce qui, à Paris constituait une grande part de mon identité et ma principale arme, devient ici pour moi mon handicap et mon ennemi majeur… Plongée dans ces réflexions métaphysiques, j’entrevois avec effroi l’abîme d’un questionnement trop intense pour l’insouciance à laquelle je suis habituée…

Qu’à cela ne tienne, soignons le mal par le mal ! Je vais commencer par raser cette saloperie de barbe et ensuite je m’attaquerai plus profondément aux racines du mal qui me ronge, suis-je vraiment la brebis galeuse que je crois être ? Quelles réponses vont donc surgir ? quelles méthodes employer ? Et c’est là qu’une énorme gaffe (genre malédiction sur 27 générations et tout ce qui m’approchera dans les 15 prochaines années…) va donc me conduire à pénétrer le monde des esprits taiwanais, à la recherche de mon identité, d’un remède en tout cas à la poisse qui me colle à la peau (que je commence à avoir plus foncée par ailleurs, ce qui est aussi fort dommage pour ma gueule, du point de vue taiwanais, le paradoxe étant que, malgré un soleil de plomb 9 mois par an, les critères esthétiques locaux exigent une peau blanche et irréprochable ; ceci me conforte assez dans l’idée que la conception universelle de la beauté, au-delà des différences régionales, est intrinsèquement liée à la difficulté et à la douleur évidemment).

Poulet satanique

Donc, je poursuis le récit de mes aventures à Taiwan, ou plutôt devrais-je dire de mes mésaventures. En effet, une certaine malédiction semble me traquer depuis mon arrivée, et, je dois avouer que j’y suis peut-être pour quelque chose... puis-je m’épancher quelque instant sur mes malheurs ? Petits problèmes administratifs de papiers, des broutilles ; certes, mais qui cependant se révèlent difficiles à régler quand la carte bancaire à trois mille douze dollars que mon salopard de banquier m’a refilée avant de partir ne fonctionne pas dans les distributeurs taiwanais. Heureusement, j’ai un peu de cash sur moi, mais ça limite drôlement le confort tout de même… et, tout cela me mène jusqu’à la plantade finale de mon ordi laissé raide mort sur le billard. L’apothéose de la loose (on pourra remarquer aussi que mon style s’est légèrement relâché… mettons cela sur le compte de l’adaptation à ma nouvelle situation).

Mais enfin, pourquoi le sort s’acharne sur moi ?! Il faut, pour expliquer cela, remonter au deuxième jour de mon arrivée dans ces terres pourtant si accueillantes au prime abord… En effet, j’ai commis, semble-t-il au regard du manuel de la superstition chinoise, l’erreur fatale 404 qui me mène tout droit dans l’enfer de la « demi-damnation » : j’ai écrit mon nom avec un stylo rouge ! Et je me suis condamnée ainsi à porter la guigne non ab aeternae (j’espère !) mais au moins ab dies sinon ab mensis… oui, pour une raison qui m’est encore assez absconse, écrire son nom en rouge est formellement proscrit chez les chinois… Apparemment, ça rappellerait la couleur du sang qui lui-même évoque la mort et donc en toute logique cela pourrait hâter la propre fin du malheureux qui utilise du rouge pour écrire son nom ! Mais, fort heureusement, comme je ne suis qu’à moitié taiwanaise, ainsi que me l’a aimablement rappelé la dame en qui mon impiété a provoqué un mouvement de panique assez comique (« Oh ! par Confucius, Laozi et Guanyin – déesse chinoise d’ordinaire assez clémente – qu’as-tu fait pauvre enfant ! »), je ne subis la malédiction qu’à moitié… hé hé… comme quoi, il y des avantages à posséder une double culture…

Par ailleurs, je ne veux enlever nul crédit à mon entourage qui s’efforce de me désenvoûter en me faisant bouffer du poulet ! (En effet, étant coq, je dois renforcer mon yin.. ou s’agit-il de mon yang ?) Et, plus précisément on me sert du poulet noir, le fameux poulet satanique ! (le plus rare, le meilleur et le plus cher paraît-il… enfin pour moi ça a le même goût que le blanc bien que j’ai parfois l’impression de broyer du noir). Mais, que l’on se rassure dans les chaumières, ce régime de volaille semble bien m’avoir redonné du poil de la bête même si du côté de la chance, je n’en entrevois pas encore vraiment les effets…

Voilà donc quelques jours, quelques semaines, que je m’entraîne à cultiver cette attitude de semi-looseuse qui m’a été gracieusement conférée par la tradition de mes ancêtres protecteurs et farceurs, il faut l’avouer… je fais partie du folklore, en quelque sorte, mais seulement à moitié ! je tiens à le rappeler.

Et le premier trait saillant de ma nouvelle infirmité semble être la soudaine inimitié profonde que je suscite chez les animaux (enfin c’est la déduction que je fais après m’être faite attaquer – et presque mordre !- plusieurs fois par des chiens nains et sauteurs probables bouffeurs de saucisses… de chiens ! Il y aurait peut-être une étude à faire sur le can(n)ibalisme comme origine de la violence chez les espèces…). Du coup, j’ai trouvé récemment une utilisation aussi parfaite que celle de marcher pour mes chaussures à bout pointu : celle de kicker l’arrière-train de ces boules de poils.

Qu’à cela ne tienne, ça n’est pas si peu qui va m’arrêter ! Je poursuis donc mon exploration de la nature humaine et, plus particulièrement, celle du mâle et de la femelle taiwanais en milieu climatisé… c’est-à-dire notamment en boîte, dans les clubs quoi… En effet, rien ne vaut un petit whisky-menthe (j’appelle ce breuvage le buffalo-menthe) pour se remettre en selle. Bon, faut dire que mes excentricités en matière de boissons ne me facilitent pas la tâche : après moults tentatives de palabres pour expliquer au barman encore à la sucée les vrais plaisirs de la vie, je me rabats non sans frustration, sur un white russian, cocktail qui semble déjà plus acceptable dans la nouvelle galaxie où j’ai atterri.

Me voici donc au Roxy 99 (à différencier du Roxy Jr ainsi que du Roxy stage et d’un autre Roxy dont j’ai oublié la particularité adjectivale… En effet, toutes ces boîtes ont des noms similaires parce qu’elle appartiennent toutes au même paille lui-même appartenant apparemment à la mafia… Hmm, histoire de famille). La mienne de famille, je la trouve donc ce soir-là dans cet espace confiné entre un autre français et un colombien qui suscite toute mon admiration car il semble posséder des muscles que je n’ai pas et qui rendent ainsi ses trémoussements assez incroyables… Une petite nuée papillonnante de taiwanaises en goguette passe par là, sans doute attirée par le nectar sécrété par le « Lao Wai » (expression très peu soutenue pour qualifier les étrangers). Mais encore, avec toute l’ambiguïté que savent entretenir certaines filles asiatiques, elles vont les faire mariner un certain moment avant de les laisser le bec dans l’eau des glaçons fondus de leurs cocktails… Et moi ?... Moi j’observe ce joli manège, ces tenues sexy de tasspé spécialement réservées aux sorties en boîte et qui changent de la tenue moyenne de la rue, à savoir pour les filles surtout (mais ça arrive de voir un mecton fringué comme ça) : short et chaussettes hautes (le pur style que kiffent les européens…) avec coupe de cheveux Tony and Guy.

Finalement nous voilà dehors, mes potes, le français, le colombien et un argentin venu se greffer plus tardivement, et moi, à deux pas de l’entrée du Roxy (c’est pratique le tampon à l’entrée, ça permet de sortir et d’entrer à discrétion), sirotant des bières et des popcycles achetées au 7-11 du coin (prononcer « seven-eleven »). Au petit matin, les joyeux lurons décident d’aller contempler le lever du soleil dans le campus de l’université voisine du club ; moi, je décide de leur lâcher les basques car j’ai d’autres chats à fouetter, d’autres poulets à sacrifier pour parfaire mon désenvoûtement. Je rentre donc chez moi à pattes quand au bout du chemin, j’aperçois cette aube magnifique qui pointe sur les toits du Mémorial de Tchiang Kai Chek… Une brise fraîche achève de parfaire mon bonheur et je décide alors de renoncer à toute tentative de désenvoûtement ; en effet, j’accepte d’être possédée, non pas par les esprits ou une quelconque superstition mais par ce pays et la nouvelle vie qui m’attend pendant un an… Le sort que cette ville m’a jeté, je l’ai maintenant dans la peau avec tout ce que ça comporte de risques, de contrariétés, de coups de gueule… mais aussi de rigolade et, surtout de surprises, quelles qu’elles soient.

Cerise Phiv

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