Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Articles
Chroniques

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

LE GAIJIN (1) AU JAPON

Arrivée à l’aéroport de Narita, Tôkyô, en plein mois de juillet. Après la cruelle sentence des douze heures d’avions, mes jambes sont ankylosées, presque passées sous anesthésie locale, et mon mal de crâne est aussi fort que si j’avais passé douze heures sur ma bonne vieille PS2, m’excitant nerveusement sur ma manette, fixant le flux d’images colorées qui défilent sur mon écran. La première fois que j’ai pris l’avion, le trajet a duré trois petites heures, durant lesquelles je n’ai fait que m’extasier sur le paysage. Autant dire que je ne l’ai jamais pris. Grande surprise pour moi donc que ces douze heures d’immobilité imposées. Ajouté à la longueur du trajet, l’excitation qui me surmenait, qui nous surmenait tous, et voilà comment passer douze heures sans dormir. Pourtant, quand la voix de l’hôtesse japonaise se fait entendre dans l’avion, pour nous annoncer : "Arrivé à Tôkyô, Narita. Il est quatre heures et fait trente deux degrés", toute la fatigue et les quelques idées noires qui avait prises d’assaut mon cerveau se sont volatilisées, ne laissant place qu’à une fascination, nourrie par l’idée d’un rêve mythique, devenu enfin réalité.


Shoot interdit


Nous débarquons enfin dans l’aéroport. Un groupe de quarante gaijin (mot japonais péjoratif pour signifier étranger), allant de tout âge, de quinze à soixante-quinze ans. On crie, on s’affole, mais les japonais présent ne lèvent pas les yeux, normal, on est dans un aéroport. A première vue, rien de plus comparé à notre Roissy, mais pourtant tout est différent : c’est Narita, au Japon. Le sol est chaud, dégage une chaleur venue du centre de la Terre et un petit vrombissement qui fait frétiller nos pieds. L’air est pollué, moite, mais nos narines se remplissent d’air et nous gonflons nos poumons : nous respirons l’air de Tôkyô. Pourtant si sale et encrassé, il nous revigore d’un coup, d’un seul. Des affiches mêlant kanji et couleurs flashy nous font déjà tourner la tête, voyant les signes précurseurs de la multitude de pub qui nous attend à Tôkyô.


On pensait tout de suite fouler de nos pieds meurtris les rues Tôkyôites. Seulement, une heure et demi de car nous attendent jusqu'à notre hôtel. Je dors enfin pendant le trajet, me sentant rassurée de rouler sur ce bitume brûlant. A côté de moi, des « oh ! regarde ! » me sortent de ma condamnation partielle dans les bras de Morphée. Je regarde par la fenêtre grisonnante de l’autocar pour apercevoir une camionnette - de forme assez spéciale, sûrement encore un style japonais – conduite par deux routières, la clope au bec, l’autoradio sur un genoux, et le bébé sur l’autre. Spectacle étonnant, mais plus encore le fait qu’elles nous fassent un gentil coucou de la main. Elles nous dépassent, et, sentant sûrement notre tristesse à tous, le conducteur accélère, et re-coucou des camionneuses. "C’est donc ça être étranger au Japon" pensais-je.


Première virée dans Ikebukuro, il est sept heures du soir sur ma montre à double cadran, et midi en France. De cette nuit fraîchement tombée se dégage tout de même une chaleur étouffante, mais ce sentiment de bonheur qui nous affuble chaque seconde transforme tous les défauts possibles en bénédiction. Nous récréons ce Tôkyô bruyant et grouillant d’activité jour et nuit, en véritable paradis terrestre.


Pour fêter notre arrivée, nous sortons tous ensemble pour repérer les lieux. D’après le spectacle de l’autocar, je m’attendais encore à bien d’autres surprises, bien d’autres coucous amicaux. Mais quarante gaijin qui sortent dans cette univers moite et assourdissant, c’est un peu comme quarante fourmis rousses qui pénètrent dans une fourmilière grouillante de fourmis jaune : on est peut-être de la même espèce mais on ne partage pas le même mode de vie. En effet, même si les ruelles sont déjà bien assombries, notre petit groupe ne passe pas inaperçu : on parle fort, on s’esclaffe, on traverse au rouge, bref nous avons l’air de barbares dans leurs yeux un peu moqueurs et supérieurs. Cependant, le fait de découvrir tous ces néons vomissant une multitude de couleurs criardes, ces game center fracassant par leur musique et leur tintement incessant, nous donne un cerveau annihilé de toute réflexion un temps soit peu intelligente, et nous continuons tous à parler, n’écoutant plus les autres, s’extasiant seulement devant tant d’exotisme.


Direction Shibuya, nous sommes maintenant sept. Dans le métro, je suis tellement excitée que je shoot tous les japonais que je vois, sans aucune pudeur ni discrétion. Un jeune japonais branché attend son rendez-vous près d’un poteau du métro, et profitant de l’occasion d’en trouver un immobile, je pointe mon appareil vers lui. S’en apercevant, il s’enfuit, me lançant un regard perçant et assez dédaigneux. J’ai compris : ça ne se fait pas de photographier les gens au Japon. Enfin, je pense que c’est une loi qui vaut pour le monde entier, mais mes méninges du moment ne me permettaient pas de réfléchir à ces règles trop strictes. Maintenant, je me fais discrète, et demande poliment en japonais « puis-je prendre une photo » quand je vois quelqu’un d’intéressant. Ce qui me vaut souvent un « Nai » (non) suivi d’une croix faîte avec les deux bras. On me rembarre souvent par des gestes, pensant que je suis incapable de comprendre un "non" poli. Je rencontre, trois jeunes, style grunge, qui m’attirent tout de suite l’œil. Deux japonaises aux dents acérées et un japonais rasé. Je ne veux pas les rater. Je ressors mon habituel "Puis-je prendre une photo", et les deux filles me répondent très excitées "yeah yeah yeah !!!" Jusqu’ici, aucun japonais ne m’a répondu dans sa langue. Peut-être ai-je un accent déplorable.


Panique à bord


Même si nous sommes au Japon, nous n’avons pas perdu l’appétit, et la faim se fait entendre. Après moult tergiversations, nous nous décidons à entrer dans un restaurant de spaghetti, façon japonaise. A notre grand nombre, et à notre couleur de peau, la serveuse panique en nous voyant arriver. De plus, il était neuf heures trente et le restaurant fermait à dix heures. Elle tente de m’expliquer cela en japonais - pour une fois qu’on me parle en japonais - et je tente aussi de lui répondre, lui expliquant que l’on mangera vite. Mais les restaurant japonais sont petits, et bien que nous soyons seulement sept, ce n’est pas quelque chose d’habituel que voir débarquer des étrangers en si grand nombre dans ce genre d'endroit, ce qui fait à nouveau paniquer la serveuse. Nous réussissons à coller quelques tables ensembles pour finalement nous installer, et nous régaler de cette nourriture succulente.


Il est l’heure de rentrer au bercail, le dernier moyen de transport étant à minuit et demi environ. Nos connaissances géographiques du moment étant limitées, le métro demeure introuvable. Sautant sur l’occasion de pratiquer mon japonais, je choisis ma proie, un jeune d’environ dix huit ans et lui demande le plus poliment possible, "par où est le métro s’il vous plaît ?". Je remarque qu’à peine ma phrase finie, il écarquille ses grandes pupilles noires, laissant apparaître un regard apeuré et paniqué. Il finit par me répondre après quelques secondes d’hésitation, bégayant un "je ne sais pas trop". Un jeune de cet âge se baladant à Shibuya, à minuit, ne sait pas trop par où se trouve le métro. Bon, très bien. Je retente ma chance, avec ce qui m’a tout l’air d’une office lady de trente ans, qui elle, essaye de me répondre dans un anglais déplorable. Je lui réponds poliment en japonais, que je préfère qu’elle parle dans sa langue natale. Un peu honteuse, elle m’indique, très courtoise, le chemin.


Première journée bien chargée, je suis amusée de l’inquiétude et de la peur, que nous inspirons à nos dieux nippons. Me sentant déjà plus habituée aux coutumes à suivre pour ne pas faire fuir nos hôtes, je pense, en m’endormant, faire mieux demain.


Côté occidental


Réveil à neuf heures, environ cinq heures de sommeil pour cette première nuit. Je vais enfin visiter le quartier que j’ai tant attendu : Harajuku. Le samedi, des groupes de rock jouent dehors, parait-il. Pour bien commencer la journée, je décide de m’enfiler deux onigiri (2) en guise de petit déjeuner. On m’avait pourtant prévenue : c’est très malpoli de manger en marchant. Je me prends quelques regards incongrus, mais après tout, je suis blanche donc pas tellement civilisée à leurs yeux. Tout ce que je peux faire est pardonnable. C’est pratique. Un ami asiatique faisait parti de notre troupeau. Il me racontait que, lui et ses quatre amis aryens, avaient fraudé le métro japonais, chose inimaginable dans leur culture. Ses quatre amis étaient certes jugés par un regard inquisiteur, mais lui s’est carrément fait engueuler par un japonais. Comme quoi, on est excusé par notre blancheur.


En avant pour Harajuku après cet épisode pimpant. Rencontre avec un groupe de pop/rock appelé «Dialogue ». J’écoute un peu leur musique, et décide d’acheter leur cd, transportée dans mon univers, où je ne compte pour l’instant, plus les yens. Après avoir finie sa chanson, la chanteuse vient me saluer et me dire un « thank you » en me serrant le main : pensant sûrement que nous ne connaissons pas leur pudeur légendaire, les japonais arrivent souvent en vous tendant la main, bien qu’ils soient implacablement embarrassés et confus.
Je continue à longer la grande rue, lorsque j’aperçois un spectacle des plus étonnant : une horde de petites japonaises en furie, scandant le nom du groupe, qui parait faire des ravages. Toutes alignées, dehors, contre la barrière du parc Yoyogi, elles bougent simultanément leur tête sur cette musique envoûtante. Me sentant, moi aussi, transporter par leurs mélodies, je filme patiemment le show, attendant la fin de leur petit concert pour prendre quelques autographes. Une fois ces cinq rockeurs assis sur le trottoir, je m’approche avec mon amie, et ressort ma légendaire phrase qui me permettra d’immortaliser leur personne. Avec un grand sourire, ils nous invitent à prendre place entre eux, et l’appareil se déclenche. Nous les remercions, et allons regarder l’autre groupe qui les a remplacé. Une petite brune nous accoste alors, suivi de son amie. De son pauvre anglais, mais néanmoins compréhensible pour une fois, elle nous raconte que ce groupe a beaucoup de fans, et qu’ils ne veulent jamais prendre de photos avec personne. Décidément, ce sera bien la première fois de ma vie que je jouerai du fait de ne pas être bridée.


Les jours passent ainsi, et chaque expérience se dessinant en moi comme un tatouage me fait sentir la différence qui règne entre nos deux mondes. Je joue pourtant de ce fossé, profitant ainsi des nombreux avantages que m’offre ma blondeur.


Américanophobia


Les japonais aiment les français. C’est un fait. Les japonais n’aiment pas les américains. C’est aussi un fait. Lors d’une sortie dans une de ces psychédéliques boîtes de nuits japonaises à Shibuya, nous nous faisons aborder par un groupe de trois jeunes japonais. "D’où venez-vous ?" sera leur première question, et notre première réponse sera : « De France ». Par ce seul mot, un "ehhhhh" typiquement japonais sort de leur bouche grande ouverte, suivi d’un surprenant et inattendu "Fuck Bush !" de la part d’un grand blond décoloré. "Vous n’aimez pas les américain ?" "No fuck Bush !" Entraînés par cette chaleur torride et ces vapeurs d’alcool, nos trois anarchistes se mettent à crier à tue-tête leur refrain. Notre découverte fut grande, tant la haine envers Mr. Bush est grande chez les jeunes nippons. Car après une discussion, dans un anglais fort convenable, sur leur idéologie politique, nos amis nous révèlent que beaucoup de leurs compatriotes partagent leur opinion. Mais leur animosité face au président de la junk-food s’étend aussi sur leurs habitants. Les japonais trouvent apparemment, "les américains trop grossiers et les français beaucoup plus raffinés". Nos baguettes doivent sûrement peser dans la balance.


Bien que notre blancheur ne passe pas inaperçue, et nous donne droit à quelques regards médisant, dû à notre manque de savoir vivre évident pour un nippon, elle se transforme aussi en aimant, attirant les japonais qui veulent sortir de leur culture trop étriquée.


Salary man en perte


Alors que je rentrais d’une excursion à Shinjuku, dans le quartier où j’avais élu domicile pendant dix jours, Ikebukuro, je sentis derrière moi des pas précipités et une respiration haletante. Un salary-man ayant un peu trop forcé sur la Asahi (3) me tapote l’épaule, à onze heure du soir, me vomissant un « Hello » à peine identifiable. Dans les un mètre soixante cinq, un peu grassouillet, je décide de ne pas m’enfuir en courant, et de lui répondre poliment, en anglais moi aussi. Car si son anglais déformé par l’alcool était pathétique, son japonais serait pour moi encore plus incompréhensible. Il me demande mon âge. « J’ai dix-neuf ans » dis-je, un peu étonnée par son état à une heure encore raisonnable. Il me montre un visage torturé, et me repose la question. Comprenant qu’il avait du mal à croire ma réponse, je lui réponds cette fois-ci en japonais. J’ai compris son bug encéphalique lorsque je lui avait répondu pour la première fois : il croyait que j’avais vingt cinq ans. En France, on me dit que j’en ai seize. Décidément, j’aime bien ces japonais. Par la suite, j’ai compris à de nombreuses rencontres, que nos amis mangeur de sushi sont dans l’incapacité totale de mettre un âge sur nos visages d’occidentaux. L’homme au costume froissé et à la chemise sortant du pantalon continue à bafouiller un anglais que j’ai abandonnée à comprendre. Au bout de quelques minutes, lassée, sur le point de partir, j’entends un « qu’est ce que tu fais là ? » français. Mon sauveur est là, un otaku faisant parti de mon troupeau, qui rentrait, lui aussi. Je fais les présentations, quand débarquent alors trois collègues de mon assaillant. Ils nous invitent à boire un verre, histoire d’échanger quelques points de vus sur nos deux mondes si antagoniques. Mon camarade et moi nous concertons, et décidons finalement d’accepter. Après tout, une expérience pareille est bonne à prendre. Dans le bar, mon salary-man, qui doit avoir la bouche anesthésiée par tant d’alcool, déblatère un discours sur la différence entre les japonais et les occidentaux. D’après lui, et ses congénères qui approuvent, les occidentaux sont beaucoup plus libérés, chosent qu’ils aiment chez nous, mais moins polis que les japonais. Ils trouvent d’ailleurs que les hommes français sont très gentleman. Chose qui n’a rien à voir, et qui pourtant s’est enchaîné dans son discours. Lorsqu’un des salary-man part dans les toilettes à minuit, avec son ordinateur portable pour travailler, et qu’il revient une demi heure après, mon compagnon et moi ne pouvons que lui faire la remarque : les japonais, vous travaillez beaucoup trop. S’attendant à ce qu’ils approuvent et se plaignent sur leurs heures supplémentaires infinies, ils nous surprennent en nous donnant la réaction contraire. Celui qui était parti travailler, nous explique, un peu timide et gêné, que c’est normal, et qu’il ne peut pas faire autrement.


Commençant à voir la discussion tourner en rond, et l’heure avancer doucement, nous décidons de les quitter, ne tenant pas à les ramener sur nos épaules.


Les emblèmes de la France


J’avais remarqué en bas de chez moi, un vieux vendeur de râmen (4), tenant son stand tout seul dans une petite roulotte très traditionnelle. Une sorte de petite cabane, où seul le sexagénaire pouvait tenir dans sa cuisine. Enfin cuisine qui ressemblait plus à un bazar de bols, d'ingrédients et d'ustensiles qu'autre chose : il faut dire qu'il faisait sa vaisselle dehors, sur le trottoir. Sous son affiche rouge flamboyante, indiquant "râmen", se tient une succession de tables bancales et de tabourets, entourant la moitié de la roulotte, où chaques soirs se précipitent les salary-men (5). Malgré ses manières peu sanitaires, ce succès me pousse à aller explorer ce restaurant atypique. Le dernier jour donc, trois de mes amis et moi décidons de nous remplir l’estomac dans son échoppe. D’après l’hésitation de mes camarades sur leur choix gastronomique, je me dois de parler avec le vieux nippon pour lui expliquer ce qu’ils veulent. Il en profite pour me dire que mon japonais est très bon, alors que je n’ai dit que trois phrases. Un compliment que j’ai entendu mainte fois au japon, alors que je disais à peine « bonjour » à chaque fois. Ils appellent ça de la politesse. Soit. Pendant que nous savourons notre repas, le chef revient pour me faire la discute. Je m’en sors plutôt bien, et c’est ma première vrai longue conversation en japonais. Le plus marquant dans toutes ces échanges de banalités, c’est ce qu’il connaît de la France: Zidane et Marie-Antoinette. Un chauve et une décapitée. Vision plutôt restreinte de la France, mais il aurait pu nous sortir pire, Loana et Marc-Olivier Fogiel par exemple. Nous posons avec lui pour une photo, puis retournons, pour une dernière fois, explorer l’asphalte japonais.


Le Japon se trouve à l’autre bout du monde, c’est peut-être cela qui creuse ce fossé énorme entre nous. Un mode de vie, une mentalité, tout nous distingue d’eux. Cependant, leur vision des gaijin n’en ai pas moins mauvaise. S’ils se sentent, certes plus civilisés que les occidentaux, ils ont un respect profond pour notre culture française. Les américains n’échappent par contre pas à une certaine antipathie de leur part, ce qui renforce le nationalisme japonais. Le pays du soleil levant, reste pour beaucoup de français le pays des sushi et des manga, et nous restons pour eux, le pays de des croissants, de Zidane, mais surtout du raffinement.


Xia Lo


Notes :


(1) Gaijin : Etrangers
(2) Onigiri : Boulette de riz entourée d’algue, à différents goûts.
(3) Asahi : Bière japonaise
(4) Ramen : Nouilles japonaises
(5) Salary-men : Salariés japonais

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême