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LOST IN TÔKYÔ 3 - ROPPONGI

Le strass se désaxe, le temps d’un swing in the mood.

22 heures environnantes. Le mois est mai, la lune est pleine, je est dans un coma partiel, à l’intérieur duquel la chaleur tonitruante me laisse macérer, entre les corps moites, sur le bitume scabreux, sous un panneau de signalisation incongru. Derrière moi, il y a une sortie de la station de Roppongi, perdue entre les néons. Pourquoi tout à Tôkyô est-il si lumineux ? Parce qu’il faut bien manger, la vie se joue à qui sera le plus visible, histoire qu’on vienne nous voir, qu’on comprenne ce que l’on fait, qu’on profite de notre utilité, puis que l’on sorte, anonyme. Oui, tout est lumineux et petit. Pas comme le demeuré yankee qui se tient à trois pas de moi, gâchant mon paysage de son accoutrement ridicule ; le suspect est de type caucasien, les cheveux blonds coupés courts, les yeux bleu poisson. Pas de doute, il est là pour draguer, pas pour prendre des cours d’initiation à la cérémonie du Thé. Mais après tout, ne sommes-nous pas à Roppongi ?

Au début ça s’annonce mal

Roppongi, d’après ce qu’on m’a dit, était un quartier pas plus bandant qu’un autre jusqu’à ce qu’un homme d’affaire américain y débarque, ouvre des bars pour militaires célibataires, et provoque une concurrence qui en a fait le lieu que l’on connaît aujourd’hui. Le résultat est probant : quand on est au Japon pour le Japon, et que les soirées nipponnes éveillent notre curiosité exotique, Roppongi dans ses artères les plus fréquentées est le dernier lieu en ce monde à visiter. Parce qu’il est clinquant et vide, puant et bruyant, sublime incarnation de ce que l’on hait avec d’autant plus de force que cela nous prive d’aimer pleinement. Parce qu’aimer, nous, on aime.

Pourquoi tant de haine ? Semble me demander, de son regard kawaii-inquisiteur, une japonaise modèle réduit affublée d’une robe qui lui donnerait des airs de sofa si elle n’était pas si menue. Pourquoi tant de haine, qu’en sais-je moi, je suis un étranger, un étranger, c’est pire qu’un Coréen ou un chien, ça ne réfléchit pas, tu devrais le savoir, fifille. Pourquoi tant de haine… peut-être parce que je poireaute ici depuis vingt minutes, encerclé par le tourisme ambiant, et qu’ici est un endroit que je m’étais promis de ne plus fréquenter avant la prochaine ère glaciaire. Là au moins, l’air aurait été frais.

Une main se pose sur mon bras, celle de l’amie que j’attendais, Moemi. Elle s’excuse de son retard, rejetant la faute sur les inconscients qui se jettent sous les trains sans se soucier du confort de leurs semblables vivants. C’est une excuse de Français, ça, pensé-je. Derrière elle se tiennent Aya et Mariko, deux amies d’université, qui attendaient elles aussi son arrivée à quelques mètres de moi, sans que je les aie remarquées. Je me console en me rappelant que c’est la première fois que je les vois. Allons-y, crie Moemi dans son accent du Kansai qui m’évoque toujours celui ultra-sensuel de Matsuzaka Keiko dans le joli film de Fukasaku Kinji Dotomborigawa. Allons-y, oui ; après tout, je lui ai moi-même dit il y a quelque temps que je voulais sortir un peu de mon cercle d’amis de Kawasaki, trop habitués à traîner dans les boites beatnik de Shibuya ou Omotesando. Emmène moi à une de tes soirées, lui disais-je. J’ai mérité ce qui m’arrive : je suis à Roppongi.

Voire très mal

Je ne suis pas au Japon.

C’est l’itinéraire panoramique qui nous intéresse, nous autres, c’est le cliché touristique révélant lui-même ses aspérités authentiques, à mesure qu’on défait sa robe de parade, qu’on époussette l’épaisse pellicule mensongère et accueillante. A Roppongi, il n’y a aucune blouse kitsch à déziper, que des ambassadeurs du néant cosmique à dézinguer. C’est un autodafé permanent de la culture millénariste, aux flammes courbant l’échine sous le poids des rires gras étrangers, des gémissements de rabatteurs camés jusqu’au plexus, de la mondialisation faux-cul faux jeton.

Un de ces rabatteurs réalise en moins d’une seconde une brillante O.P.A. sur mon poignet, qu’il agrippe avec la hargne des vaincus pour me tirer moi et mes amies jusque dans son club qui sera certainement petit, laid et impuissant. Mais le rabatteur en question est grand, black et certainement pas membre du comité général des petites sœurs des pauvres, aussi décidé-je de ne pas lui dire tout ce qui me vient à l’esprit à cet instant. Je me défais de son emprise virile et retourne à mes moutons... la dominante est rouge. La bonne moitié des gens qui marchent sur ce trottoir est étrangère ; sachant qu’en dehors des blacks qui bossent la plupart du temps dans ces clubs, « étranger à Roppongi » signifie blanc et souvent américain, soit des individus animés d’intentions douteuses, je me sens subitement comme un calamar hors de l’eau. Non, pas subitement, je m’y attendais depuis ce matin. Et pas calamar, écrivez plutôt salamandre, c’est moins consensuel.

Je ne suis pas au Japon. Dans une ruelle adjacente, une rixe se profile entre un groupe de Japonais friqués et deux brésiliens nerveux. A la télévision japonaise, lorsqu’une fille se fait violer ou une famille agresser, c’est la plupart du temps un coup des Chinois, et les Brésiliens arrivent en deuxième position. Les Japonais aiment poser des étiquettes plus qu’aucun autre peuple, que cela soit justifié ou non ; nous autres Français on a de la chance, on passe pour des rhétoriciens doués pour la cuisine, des branleurs cultivés en langage courant. La moiteur chafouine m’envoie un moustique en plein dans la tempe droite et détourne mon attention de ce spectacle déplorable ; tandis que je l’agrippe par les ongles et lui administre une raclée en règle, Moemi me fait signe qu’on est arrivés.

Le club est bleu, blanc, rouge, je le prends comme une invitation. Le bleu vient des embrasements factices d’une porte d’entrée criarde comme se veut ; le blanc est celui du nom de l’établissement, que je ne citerai pas, par considération pour son gérant, que je respecte trop en tant que personne humaine ; le rouge… le rouge vient d’en bas. De là où sort le charivari et courent les branquignoles obsédés sans feux de signalisation, l’engin à la main. Devant nous passe un groupe d’entre eux. Soit c’était des Français, soit ils ont un sacré bon accent et aiment se causer une langue étrangère pour le sport, un jeudi soir avant d’aller baiser. Quoiqu’il en soit, voilà une raison de plus de fuir, dis-je à ma petite voix qui s’appelle Ian Curtis depuis que j’ai réécouté un vieil album de Joy Division il y a trois jours. La semaine prochaine, ce sera certainement Walt Whitman. Qu’importe. Il est 22h30 et la soirée ne fait que commencer, il ne reste plus qu’à prier qu’un Kami encore en activité ait fait le ménage comme en 41.

Mais y a du saké !

A première vue, le bar ne semble pas être la plaque tournante de ce vaste trafic de maux de têtes ; en dehors d’un junkie la tête fusionnée avec le comptoir et de deux putes de luxe que la fente des jupes trahit, il n’y a personne pour occuper les soirées de la charmante barmaid, qui semble douée pour astiquer. Pardon, les mots sont sortis tout seuls, je ne voulais pas dire ça, oh et puis oui c’est vrai, je suis un gros dégueulasse. Personne ne m’entend ?

Personne ne m’entend : Moemi me présente d’autres amis à elle qui stagnent dans le bar depuis le début de la soirée ; nous les suivons à leur table, située dans une sorte de grotte bardée de loupiotes à la lumière jaune ocre diffuse. Une élégante fille dépassant peut-être le mètre 65 avec ses talons discrets, dont le mascara semble indiquer qu’elle a pleuré ; un ténébreux sapé de noir à qui les lunettes donnent un air intellectuel fougueux genre BHL ; un couple stone qui semble s’être fait la même teinte de tifs à l’occasion de leur anniversaire de rencontre ; une office lady kawaii encore en costume dont je tombe amoureux de l’appareil dentaire super-kawaii. L’heure qui suit est une succession d’échanges en japonais, anglais, et français pas plus d’une minute chrono parce qu'et Maiko sait parler français, et Maiko vas-y montre lui, et allez Maiko n’aies pas honte, et ouaaaais, Maiko a dit un mot. Si elle continue le massacre, je vais lui demander de chanter l’Internationale en breton, moi. L’office lady, pompette, me demande dans un large sourire ce que signifie "voulez vous coucher avec moi ce soir" - remplacez tous les r par des l, les v par des b, le ch par un ç, le tout sur une voix meta-kawaii de tuba, et vous serez encore loin du résultat. Ah, y a pas de doute, je suis au Japon. En guise de réponses, je lui sors un "kekkon shite kudasai" (1) des plus francs. A ce moment là, j’en suis à ma troisième Tequila sunrise, parce qu’ils les font bien, au Japon, les Tequila sunrise. L’espace d’un instant, alors que dégringole dans le verre la touillette en forme de femme nue, je pense à Mel Gibson.

(Ca m’arrive pas si souvent que ça, hein.)

Aux alentours de minuit, le dernier acte de la soirée s’annonce : le couple away from computer nous montre la voie de la discothèque au sous-sol, d’où vient la fureur fushia. La voie de la discothèque… la disukotekku-dô...

J’évite de faire la blague pour m’épargner un vent, même si je sais pertinemment qu’ils riraient par politesse.

C’est un escalier, d’où fuient les proprettes demoiselles sentant quelque chose remonter, et où foncent ceux qui n’ont plus rien d’autre à perdre que leur fierté d’être humain. La musique qui passe ressemble à du Plastic Bertrand remixé par DJ Crush, avec des accents de The Clash. Et le spectacle est prophétique.

J’aime les boîtes de nuit. Ce n’est pas pour ça que je fais la gueule. Une boîte de nuit remplie de Japonais, ça me va parfaitement. Quitte à ne pas être du tout remarqué : ce n’est pas pour le misérable plaisir de se faire aborder pour l’unique raison que l’on est un des rares blancs de l’audience, ça c’est une gâterie à laisser aux nerds venus en charter pour s’acheter de l’électronique bon marché et boire de la sapporo. Ce n’est pas non plus par respect ancestral pour la population nipponne à qui je ne dois rien ; c’est juste parce que je n’aime pas les touristes. Certes, beaucoup des expatriés sont à la base frappés du syndrome de l’appropriation, à un plus ou moins haut degré : à Kyôto, le culte du "c’est mon Japon et pas le tien" semble écrit en lettres de feu sur le front du moindre gaijin. Mais ce n’est pas comme ça partout ; les Américains sont bien plus solidaires entre eux que les Chinois ou les Français ; et quand je rencontre un expatrié dont on sent l’intérêt franc pour ce pays, jamais il ne me viendra à l’esprit de me comparer à lui pour me sentir « plus nippon », à l’image de ces gogos courbant l’échine ou portant le kimono comme une redingote Jean-Paul Gaultier. Mes plus intéressantes connaissances au Japon comprennent un Canadien et un Anglais, qui me fait parfois me sentir européen tant notre humour et nos conceptions de la vie se ressemblent. Mais aucun d’eux ne fréquente ce genre d’endroit. Je dois être, avec quelques autres de mon espèce, une erreur dans cette dimension.

Quel intérêt à aller draguer une minette qui l’instant d’avant est allée se trémousser sur la piste contre un gros porc suintant le Synthol, sous prétexte qu’il est blond aux yeux bleus, fantasme en acrylique de ces pauvres filles rêvant d’aryens, de rien ? L’office lady, jadis si kawaii, me présente son boyfriend qui vient d’arriver : un Italien à l’air demeuré. Je lui parle anglais il ne pige pas, je lui parle japonais, encore moins, je dégaine mon italien rouillé, non merci ça ira, il préfère s’exercer en anglais. Au bout d’un quart d’heure à supporter Fat Boy Slim croisé avec Sheila, j’ose comprendre que le gaillard vit au Japon parce que ça lui avait l’air d’être un pays marrant et que les filles sont faciles. C’est clair qu’à Shanghai ou Séoul, il n’aurait pas reçu le même accueil.

Ignoppor Amihsim. Mishima Roppongi à l’envers, ça donne un nom thaïlandais. Je suis certain que si on fait le test avec les noms d’acteurs thaïs connus, on obtiendra l’énième démonstration de l’absolu manque d’originalité des Thaïlandais. Aya, l’amie d’université de Moemi, me sert un whisky-coca. Non merci bis, je viens de m’enfiler une vodka-pomme, et l’effet semble assez durable.

Echappant quelque peu aux volutes insistantes du rap technoïde, je m’enfonce dans une cavité construite pour moi ; près d’une statue coruscante à l’effigie de la Venus de Milo, sensée peut-être par son épure évoquer le wabi sabi (2) originel, se tripotent deux Japonaises que l’alcool fait rire alors qu’elles se roulent des pelles et se passent la main sous le soutien-gorge, sur les cuisses, sous les encouragements de leurs amis tout aussi à jeun. Un Sud-Coréen homosexuel (aucun rapport) m’aborde et me demande ce que je pense de la guerre en Irak. Je lui réponds qu’ils auraient plutôt dû mettre Saddam et Kim Jong-Il dans une pièce et voir qui tue l’autre le premier, ç’aurait été un moins grand gaspillage d’argent et ça aurait pu lancer une nouvelle mode de reality-show ; ce soir chers téléspectateurs, le match opposera Auguste Pinochet et Laurent Gbagbo, voici leurs armes…

Moemi et ses amies, que les porte-paroles du porto-caramel semblent assister à domicile, me demandent de danser avec elles. Je m’exécute, et leur apprend la danse latérale, une nouvelle danse que je viens d’inventer au moment où je parle et que j’aurais peut-être oubliée demain matin. Après ça, c’est le flou total. Le laps de temps séparant ma phase d’affalement sur une banquette de ma sortie à l’aube de la boîte ne comporte que très peu d’instants de gloire ; non, aucun, en fait. Ah si, deux private de l’U.S. Navy ont manqué de se mettre sur la gueule aux alentours de deux heures. Ils peuvent se le permettre, ils peuvent même se permettre de casser des choses : au Japon, le gaijin est un grand enfant à qui l'on pardonne tout.

4 heures du matin. Je remonte, à moitié délesté de ma chemise sans que ma veste ne m’ait quitté un seul instant. Il se passe des choses mystérieuses en ce monde. Comme le comportement étrangement distant de cette minette à qui je pense avoir plus ou moins fiévreusement sucé la langue dans un recoin de la casba casse-burnes ; m’y suis-je mal pris, ou bien voulait-elle simplement m’aguicher, aurait-elle oublié, appartiendrait-elle à un réseau terroriste international ? On nous ment on nous spolie, j’ai encore ce foutu goût de coca light dans la bouche. Ultime test d’aptitude d’un bar nippon à satisfaire un client occidental : je commande un martini blanc au barman. Le nombre de bars que j’ai inscrit sur ma liste noire parce qu’ils n’étaient pas foutus d’avoir ni même de connaître le martini se compte en dizaines. Ici, ils en ont. Le miracle tant attendu depuis tant d’années surviendrait-il au beau milieu d’une nuit sans lune dans un club que je haïssais a priori ? Négatif : ça ressemble autant à un martini que moi à Margaret Thatcher, et ça manque de me faire tomber une partie de la mâchoire. Le barman me considère d’un regard condescendant. Il ne m’a certainement toujours pas pardonné Hiroshima.

Hiroshima, si tu m’entends, pardon.

(Ci-dessus, Roppongi vu d'un de ses grattes-ciel, avec à l'horizon le Fujisan, soit une certaine conception du bonheur.)

Epave Time

Alentours de cinq heures du matin : sans saluer personne ou presque, le temps de retrouver nos sacs un instant égarés, Moemi, Aya, et moi déboulons dans la grande rue vide (Mariko étant tombée au combat). Le temps est meilleur, l’air vivifiant. Pas comme le mien quoi.

Tôkyô à travers ma rétine embuée ressemble au décor de Duke Nukem, en moins beau. Les polygones sont mal gérés, les textures inégales, l’animation saccadée. A côté, un arbre se dédouble. Comme mon mal de crâne.

Derrière nous s’éloignent lentement ce lieu de débauche, son équipage, ses belles promesses et notre lien. Roppongi Hills, vaste complexe ultra-moderne construit il y a bientôt trois ans comprenant d’immense galeries marchandes et un réseau de salles de cinéma géantes – mais des cafés toujours aussi dégueulasses, ressemble à une centrale nucléaire que sa substance théologique abandonne, un matin de fin du monde. Le vent hurle entre les colonnes de marbre qu’un architecte certainement étranger a dû refourguer aisément à des investisseurs nippons au seuil de tolérance artistique de gamins de trois ans, dès qu’il s’agit de choses extérieures. Le ciel est blanc et les nuages noirs, menaçants, extatiques. Je pense que toutes les soirées du monde se finissent comme ça, par un retour solitaire, parce que la solitude est une moyenne et le rassemblement une occasion. Ceux qui multiplient ces occasions doivent moins avoir l’occasion de se sentir seuls, mais quoiqu’il arrive, ils rentrent toujours en solitaires, même accompagnés, seuls dans leur idée de l’existence. Sortant de ma torpeur, je décide de m’insurger contre cette dictature de la loose, et clame que je veux un steak. Moemi me regarde ahurie, les autres rient. C’est quand même marrant, un gaijin. N’empêche que je veux un steak.

Passées quelques minutes de pourparler, elles décident de me suivre jusqu’à un Matsuya (3) proche de la station de métro. Certain d’être le premier venu de la journée, je découvre un resto rempli et silencieux, comme s’il s’agissait d’un rituel sacré se perpétuant depuis l’ère Muromachi. Le casting est hétéroclite : j’oubliais qu’un lundi matin à cinq heures, le salary-man est levé s’il ne veut pas crever ; ainsi est-il condamné à prendre son petit déjeuner aux côtés de zombies fringués comme à Halloween, attendant comme moi de rentrer pour se laisser enfin aller, dans les bras de leur moitié, de Morphée, ou de Tchaïkowsky, aussi, mais oui. Roppongi à l’aube, sous une pluie fine et un vent chaud, attire moins les touristes, ou ceux-ci ont du moins les tympans trop abîmés pour s’entendre parler. Le calme est paradoxalement ce qui sied le mieux à cette cité orgasmique dont même un tsunami ne pourrait briser l’harmonie dans l’ordre, l’ordre dans l’harmonie.

A l’extérieur, posé sur un banc, un corbeau croasse avec une étonnante sincérité.

L’harmonie. Le Wa (4), toujours ce maudit Wa. Le Wa me poursuit jusque dans mon bol de riz, à un tel point que je me trompe de kanji (et donc de sauce) en aspergeant mes lamelles de bœuf. Un employé, le col débraillé, les cernes jusque là, m’observe entre deux clignements d’yeux. Je ne sais pas à quoi je ressemble, ce matin, à Tôkyô. A un étranger, certainement.

Je hais Roppongi pour les mêmes raisons que les gens de Kyôto abhorrent Tôkyô : on y sent nulle part de ces choses qui donnent potentiellement confiance en de beaux lendemains. Ce n’est pas une question de saleté, de violence, de fratricides ou d’arnaques aux assurances ; Roppongi est riche, et globalement sûr comme le reste du Japon. C’est juste une question de responsabilités. Derrière ces murs, l’homme ne semble pas responsable.

En sortant du Matsuya repu, j’aperçois un vieux clochard typiquement nippon – effroyablement sale, silencieux, rare, ignoré ; le regard bas, il se tient devant un cadavre de cibiche écrasée, se baisse, la ramasse, la redresse, la rallume, et tire dessus en roulant des yeux comme si c’était le soleil de sa journée. Moemi me regarde le regarder, et elle pense certainement que c’est inutile. Je tire un paquet de clopes de son sac, m’approche du marginal, et lui tend le paquet en faisant sortir de l’index deux cigarettes, sans dire un mot, trop naze que je suis. Il me regarde l’air étonné, puis vaguement outré, alors comme s’il venait de réaliser ce que je suis, me sourit sans dents et me refuse mon offre de sa main sans ongles. Moemi me regarde amusée et me dit qu’il faut rentrer.

Il est capital de voir dans cet événement anecdotique l’essence de ce qui fait la différence entre notre civilisation et la leur.

A ma gauche, une voiture déboule alors que je l’attendais à droite, et freine sans mal.

J’ai fermé les yeux à cet instant mais ai entendu l’action, alors que je songeai à ce qui m’a amené au Japon. A Roppongi. Un peu partout à l’intérieur de cette sphère, en fait. Ces lieux pourront être assaillis par des hordes de robots consommateurs barbares venus du continent, ils resteront nippons, comme je resterai moi-même, de ma naissance à ma mort, malgré tout ce qui pourra arriver. Murakami Haruki a dit dans les années 80 que la matière, le décor, la terre et le monde n’ont aucune valeur, puisqu’ils disparaîtront un jour, emportés dans l’écume ; et que seul les liens entre les hommes sont éternels. C’est fort probable. Allongé raide sur une banquette de métro, observant Moemi entrain de caresser les nattes d’Aya somnolente, j’étends le champ de la réflexion à l’âme de la pierre. Et le tunnel défile. Et Roppongi s’éloigne. Dans le wagon, il n’y a aucun touriste ; juste des Japonais fatigués. Et une immense affiche de pub pour du thé glacé Suntory, sur laquelle Matsushima Nanako en kimono donne des envies de thé. Demain soir, c’est samedi soir. On s’enivrera à Kabukichô.

Alexandre Martinazzo

Notes :

(1) "Kekkon shite kudasai" : "veux-tu m'épouser ?"
(2) Wabi sabi : dans l'esthétique nipponne, la beauté des choses éphémères, imparfaites, impermanentes
(3) Matsuya : chaîne de fast-food japonaise spécialisée dans le gyûdon
(4) Wa : harmonie dans la culture nipponne

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