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Tokyo Crazy Kawaii Paris, le festival à la mode et 100% japonais de la rentrée 2013

Tous les media en parlaient en septembre : avec ses défilés de mode et ses concerts, Tokyo Crazy Kawaii Paris était le nouveau festival tendance pour cette rentrée 2013. Entièrement produit et financé par le Japon, il se démarquait par son approche unique et franchement rafraichissante, mettant plus particulièrement à l'honneur la mode, la musique et la gastronomie nippones. Pas de manga, d'anime et très peu de cosplay à Tokyo Crazy Kawaii, le festival et son contenu 100% japonais bouleversaient les habitudes et les avis s'en trouvaient très partagés... Qu'en penser ? Pour y répondre, nous l'avons essayé !

Malmené par la concurrence sud-coréenne qui fait un carton auprès des jeunes avec sa Kpop et ses dramas, le Japon sort de sa torpeur sous l'impulsion de son premier ministre Shinzô Abe, revenu aux commandes fin 2012. 100 milliards de yens ont été injectés dans Cool Japan, un programme de reconquête mondiale qui joue sur le même terrain que la Corée, le "soft power", en ciblant principalement la jeunesse par une promotion adéquate de la pop culture. Tokyo Crazy Kawaii fait partie des multiples projets mis en place, et la première édition s'est déroulée dans un hall du Parc Floral de Paris du 20 au 22 septembre 2013, en présence de la ministre déléguée au Cool Kawaii, madame Tomomi Inada, costumée en gothic lolita pour l'occasion. L'événement pourrait devenir annuel d'après les organisateurs en conférence de presse, et on s'attend à le voir décliné dans d'autres pays à travers le monde.



Entièrement financé par le Japon avec un budget supérieur à 1 million d'euros, Tokyo Crazy Kawaii Paris s'affranchissait immédiatement des autres conventions françaises organisées par des équipes de fans bien de chez nous. Le contenu de TCKP privilégiait la mode, la musique et la gastronomie (avec des marques, créateurs, artistes et cuisiniers réellement nippons) quand les mangas et les animes sont les stars médiatisées de la plupart des événements français. Hors de question ici d'entendre un refrain Kpop ou de voir débarquer des Stormtroopers, le Japon ne souhaitait apparemment pas investir son nouveau budget promo dans le fourre-tout JAPAN EXPO et a préféré créer un événement à sa gloire. A TCKP, tout respirait l'authenticité, le 100% made in Japan avec des exposants directement venus de Tôkyô qui, pour la plupart, ne parlaient même pas notre langue. Des interprètes à disposition dans les allées facilitaient les échanges, ce qui rendait l'expérience d'autant plus amusante. Dépaysement garanti, et c'est là l'un des points forts de Tokyo Crazy Kawaii : on ne retrouvait pas les sempiternelles mêmes associations, magasins et stands qui résident à JAPAN EXPO ou PARIS MANGA. De plus et bien heureusement, il fallait prendre le "kawaii" (mignon) au sens large puisque le salon faisait plutôt l'apologie du "cool" ou du "dar" à la japonaise. L'inattendu et la surprise de découvrir par exemple cet invraisemblable hôtel de célébration coloré pour prier le dieu des fashionistas, procuraient un plaisir vivifiant, des émotions qui rappelaient peut-être à chacun ses premiers pas dans les conventions avant qu'elles ne deviennent une sortie récurrente et donc plutôt banale. Le dépaysement des visiteurs novices devait être encore plus grand !

Tokyo Crazy Kawaii Paris voulait faire voyager ses visiteurs à travers une reconstitution des quartiers emblématiques de Tôkyô, le difficile pari était pourtant loin d'être gagné. On changeait de quartier sans le savoir tous les 20 mètres, tant le festival était petit, presque aux dimensions du décevant MANGA PARTY FESTIVAL de 2011. Le contenu était ici beaucoup plus "quali", mais on en faisait trop vite le tour. Sans délimitation ou changement d'ambiance sonore et visuelle immersive, difficile de croire au concept, noyé dans un brouhaha sonore à base de One Direction et d'AKB48...



A l'entrée, plusieurs boutiques de mode nipponnes se partageaient les meilleurs stands avec leur collection, chacun avec son style particulier : flashy-coloré chez GALAXXXY, urban ou bling-bling chez baby Shoop, punk chez GLAD NEWS, chic et glamour chez LIZ LISA ou encore casual-chic chez DURAS. Les jeunes filles essayaient des sailorfukus, faisaient une pause photos aux bornes purikura en croisant d'authentiques ganguros(1) du clan BLACK DIAMOND, et assistaient éventuellement à quelques ateliers créatifs avec les modèles Kimura U et Julie Watai. La reconstitution du célèbre Shibuya 109 ne restera hélas qu'un vague concept mal concrétisé et mal exploité, à l'instar de la petite scène dédiée au milieu de la zone, alors que le proscenium des défilés de mode quotidiens attirait les foules. Malgré une improvisation alarmante le premier jour, c'était un réel plaisir d'admirer les modèles - toutes féminines - à portée de main et de pouvoir toucher des yeux les créations, contrairement au grand défilé de JAPAN EXPO où les télescopes sont de rigueur quand il ne faut pas simplement se contenter de la retransmission sur écran géant... Profitons-en car cette configuration basse et accessible atteignait déjà ses limites, victime de son succès les samedi et dimanche. Défilé de mode aussi dans les allées : les visiteurs de tout âge ont laissé libre cours à leur créativité et exhibé leurs plus beaux et extravagants looks durant le week-end. Tokyo Crazy Kawaii Paris comblait autant les filles qu'il frustrait le public masculin dans le domaine de la mode. Rien à voir ou à acheter pour les hommes en dehors de quelques stands traditionnels, ce qui aboutissait à une déception légitime autant qu'à une perception faussée. Une mère de famille qui mettait pour la première fois les pieds dans ce genre de rassemblement s'interrogeait à juste titre : au Japon, les filles sont-elles à ce point délurées et tous les hommes dévoués à leur travail au point de ne porter que le costume standardisé qu'on voit dans les reportages à la télé ?





Les visiteurs barbus et déçus ne pouvaient même pas se défouler sur les stands jeux vidéo (SEGA présentait un unique jeu de danse pour smartphones et tablettes), s'acheter un bon manga (la minuscule librairie Book-off ne vendait que quelques magazines et ouvrages) ou se poser devant un anime projeté en avant-première (c'était le néant absolu dans ce domaine, l'inutile stand GAINAX était désert), ils n'avaient plus qu'à noyer leur déception au bar à hôtesses, le moekawa café, où les serveuses (chastes et vraiment kawaii, rassurez-vous) chantaient et dansaient en playback sur les hits des plus grands groupes d'idols du moment. L'établissement était squatté par une vingtaine de fans en transe, mais il fallait vraiment être dans le trip "petite fille soumise" (un concept très japonais) pour apprécier à ce point.



Les otakus français ont aussi pu vider leurs bourses dans certaines boutiques spécialisées du quartier Akihabara qui proposaient une sélection de produits officiels introuvables (ou presque) chez nous, comme des figurines de grande qualité chez le célèbre fabriquant Good Smile, et toute une panoplie de produits dérivés vocaloïd au stand de l'idole virtuelle IA. Le choix n'étais pas immense, mais les goods de belle facture, stylés et garantis non-contrefaits. Si SEGA ne communiquait étonnamment pas sur la sortie européenne du jeu Hatsune Miku Project DIVA F, le vocaloïd était à l'honneur avec, pour la première fois sur notre continent, des mini-showcases des chanteuses virtuelles IA et GUMI utilisant la technologie de projection 3D SORIS VLS. Ça claquait sur le papier, ça créait un véritable embouteillage devant la scène Kawaii où était installée la machine, alors qu'il ne s'agissait finalement que d'un banal personnage "flottant" à travers une vitre, et dont les animations tournaient en boucle. Et il fallait être bien en face pour apercevoir la chose...



Avant de rejoindre la scène Live en plein air, le visiteur ne pouvait louper la vaste aire de restauration, attiré par ces cuisiniers charismatiques qui alpaguaient le chaland en japonais comme sur un marché. Sushi, maki, ramen, udon, yakitori, takoyaki... tout était préparé devant nos yeux, et la découpe quotidienne du thon mise en scène comme un spectacle. Pour ne rien gâcher, le délice des plats étaient à la hauteur des prix... Quoique non, c'était vraiment bon, mais les tarifs pratiqués coupaient l'appétit avant la liquidation du dernier jour. A -50 ou -75% : là, on pouvait s'en mettre plein la panse et se régaler ! Le festival invitait aussi les cuisiniers en herbe à se former durant des ateliers culinaires.



Outre les défilés de mode, l'autre grande attraction de Tokyo Crazy Kawaii Paris se situait en extérieur sous le beau soleil de septembre : la scène Live. Elle fera d'ailleurs prochainement l'objet d'un compte rendu spécial sur Orient-Extrême. Le festival programmait divers showcases et mini-concerts journaliers sur un modèle proche du Live House de JAPAN EXPO. Le girlsband masculin (!) Bijo Men Z mené par le comédien Yakkun a amusé la galerie, l'attendrissante Kumisolo nous a enchantés et les Shonen Knife ont impressionné par leur fougueux rock'n'roll malgré l'âge avancé des filles. On retiendra bien sûr les prestations réussies des têtes d'affiche : DJ livetune et son set électro/vocaloïd, la chanteuse pop-rock ANNA TSUCHIYA qui effectuait son grand retour en France, le groupe de rock SPYAIR qui a dynamité TCKP le dimanche après-midi, et, également inédit en Europe et très attendu des passionnés de J-Music, le brillant duo pop moumoon qui a envouté le public samedi en interprétant ses plus belles chansons. Ajoutons à cela les brèves apparitions chorégraphiées des deux artistes dance-pop mainstream Hikari et Karina (un style très efficace auprès d'un public plus "généraliste" et qui fait du bien en cas d'overdose de piaillements d'idols et de vocaloïd) et on tenait là une très belle programmation pour cette première édition, malheureusement gâchée par une sonorisation catastrophique au volume trop puissant et aux basses saturées. Malgré cela, grâce à ses artistes renommés et à ses shows d'une heure, Tokyo Crazy Kawaii Paris rivalisait déjà avec l'indéboulonnable JAPAN EXPO estivale, et on se prenait à rêver d'un prochain line-up en 2014.




Entre le KBEE coréen pour le côté classieux et "authentique" de l'exposition, MANGA PARTY FESTIVAL pour sa taille lilliputienne et JAPAN EXPO pour sa scène live et sa programmation musicale, Tokyo Crazy Kawaii Paris était un festival unique par son esprit et son contenu, déjà incontournable pour les férus de mode et de J-Music. Dépaysant et surprenant, il apporte un véritable vent de fraicheur dans l'univers de plus en plus formaté des conventions made in France. Assez cher à la billetterie, très cher voire hors de prix dans ses stands et en restauration, il a rencontré moins de succès auprès des ados et étudiants, mais a attiré un public plus familial grâce à une promotion intensive orchestrée par son équipe marketing et RP française. Son travail a généré d'excellentes retombées médiatiques, et c'est aussi cela que devait rechercher le Japon à travers cet investissement. Car si la question du succès de TCKP 2013 se pose éventuellement à la billetterie (remplissage évidemment très décevant le vendredi hors vacances scolaires), on n'imaginait pas le kawaii faire autant de bruit à la télévision, sur le web et dans les journaux, ce qui pourrait inciter l'archipel à réitérer l'opération en 2014. Hormis la programmation musicale déjà attrayante, il serait bon cette fois de considérer le public masculin (froissé par sa mise à l'écart au rayon mode en 2013), de proposer davantage d'animations et d'enrichir le contenu, impactant mais trop léger en gamme cette année. Réintégrer les thématiques du manga, de l'anime et du jeu vidéo via une sélection pertinente d'œuvres et d'invités de prestige ne serait peut-être pas une mauvaise idée. Ce serait aussi se rapprocher des modèles existants... Laissons donc Tokyo Crazy Kawaii nous surprendre une nouvelle fois !


Eric Oudelet











Le site officiel de Tokyo Crazy Kawaii :
www.crazykawaii.com

(1) Japonaises peroxydées, grillées aux UV et maquillées comme des voitures tunées. Elles étaient à la mode, plus particulièrement à Shibuya, à la fin des années 90 et au début des années 2000.

Photos par Eric Oudelet et Alexandre Martinazzo
Remerciements : Tokyo Crazy Kawaii Paris et Charlotte Naudin
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