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[EVENEMENT] LOLITA TEA PARTY à ANGELINA - 26 FEVRIER 2010

Le 26 février 2010 se déroulait dans le haut lieu de la bourgeoisie diabétique, le très réputé salon de thé 'Angelina', une "Tea Party" organisée par la marque de vêtements gothic lolita Baby, the Stars Shine Bright en l’honneur de ses clientes. La marque est en effet une vétérane de cette mode vieille de déjà plus de 30 ans, mais seulement très remarquée au Japon à partir du milieu des années 90, et plus tard hors de l’archipel vers le début des années 2000.


La boutique parisienne de M. Sawada, manager de Baby, the Stars Shine Bright en France (72, avenue Ledru-Rolin, 75012 Paris), se portant plutôt bien, un certain nombre de lolitas sont attendues. L’étonnement ne manque pas : par masses compactes d’une dizaine, elles glissent gracieusement jusqu’à l’entrée de l’établissement, pour ensuite rouler vers leurs tables, tantôt ignorées par les clients blasés, tantôt notées avec amusement... Le goûter peut commencer. 

Car le nom de l’événement n’a pas menti : il s’agit d’un bon vieux goûter collectif, à l’exception d’une courte tombola – généreuse en peluches et accessoires pratiques, mais SURTOUT kawaii (mignon, en japonais) –, d’une élection, en fin de route, de la plus adorable jeune recrue, et de la présence de François Amoretti (voir photo ci-dessous), illustrateur brillant et croqueur quasi-officiel de la communauté, venu dédicacer son nouveau livre, sous l’œil bienveillant et les indications de l’iconique organisateur, M. Sawada. La conduite mesurée des lolitas fait honneur à l’élégance de leurs modèles, si bien que seules leurs couleurs chatoyantes attirent l’œil du client vers l’espace privé, situé au fond de l’établissement et vaguement scindé en deux salles siamoises par une cloison ornementale. A l’entrée dudit espace, assis à des tables légèrement séparées du lot, tels d’affectueux cerbères, les parents échangent des anecdotes et François Amoretti attend patiemment qu’on vienne lui demande les premiers autographes. Le jeune homme semble dans son élément : promoteur essentiel du mouvement en France depuis quelques années, il semble trouver ce genre d’événements bien trop rares pour en manquer un seul… D’autant plus que tout a été réuni en ce lieu pour stimuler son sens esthétique !


D'abord, un peu de mode

Car la lolita française n’a, de prime abord, rien à envier à sa parente japonaise. La jupe-cloche bouffante laisse promettre paniers et jupons en nombre pour maintenir son joli volume. Les chemisiers sont boutonnées jusqu’en haut et les bas (ou "socks" dans le milieu) ne laissent apparaître une once de chair. Parce que le style lolita, n’en déplaise à ces messieurs, ne fait pas dans le décolleté plongeant ou la cuisse apparente, bien au contraire : les code sexy sont à proscrire.

Nostalgie de l’enfance, de l’innocence, ou un goût prononcé pour la rigueur et le strict victorien, à la lolita de choisir ce qui motive son choix dans le fait de se couvrir. Les capelines et cardigans étaient également présents. Et chose devenue rare dans nos sociétés occidentales, les jeunes filles et jeunes femmes sont venues coiffées, parfois d’un simple serre-tête orné d’un gros ruban (à porter sur le côté pour un peu plus de  fantaisie), d'un "head-dress", sorte de ruban plat ou même en forme de cercle pour les moins aventureuses, ou, le chic du chic, d'un couvre-chef, de forme multiple : mini chapeau à porté légèrement de côté, tricorne pour la lolita pirate, béret confection maison, et même le fameux bonnet "Laura Ingalls"… Les rubans, dentelles et autres charmants accessoires se comptent par centaines, que la demoiselle soit sweet lolita (pour les plus jeunes souvent) ou bien classic. On remarque forcément aussi les différents imprimés de bonbons et autres petits animaux, rappelant l’enfance, sur fond rose tendre et bleu layette ; mais on notera que la lolita française semble d'avantage adepte de la silhouette classique, en sobre bichromie, noir et blanc. Elle ose même l’ombrelle, qui l’accompagne lorsque le soleil menace de lui brûler la peau, car la lolita fait également attention à ce détail, pour ne pas se dessécher trop vite, pour ne pas risquer de cuire le joli teint laiteux qui fait la noblesse de son espèce.


La communauté lolita surfe sur le web

Elles se connaissent à peu près toutes, ici. Bien sûr, il y en a certaines qui se voient pour la première fois ; mais en général, elles se "connaissent" déjà sur le web, via l'un des trois forums principaux voués à la communauté des lolitas. "Principaux" parce que ce sont eux qui reviennent tout le temps : quasiment toute lolita francophone qui se respecte démarre en s’inscrivant aux trois en même temps, au point que l’on s’attendrait presque à la création d’une fédération lolita… Le fait qu’ils apportent chacun quelque chose de sensiblement différent y est certainement pour quelque chose.



Cotton Candy s’intéresse principalement aux nouvelles collections, à la mode, et de manière plus pragmatique, technique, que romantique : c’est le forum idéal pour les débutantes, puisqu’il est rempli d’informations pratiques. Gothic Lolita, à côté, fait beaucoup plus dans le social, avec de nombreuses réunions et sorties – c’est le plus populaire, sans surprise. Pour finir, Le Boudoir des Lolitas est un peu la chasseuse solitaire des trois, où l’on reste entre amies comme son nom le laisse supposer, soit environ une vingtaine à le faire vivre pour une centaine d’inscrites. Certaines évitent de qualifier d’élitiste son attitude – comme si le terme était péjoratif en soi – mais face à Gothic Lolita, sa politique d’ouverture et son chiffre stable de 600 membres réguliers, on est en droit de dessiner des lignes de démarcation claires. Le sectarisme de certaines, propre à tout courant encore jeune, a même inspiré une parodie aux filles du forum Gothic Lolita, appelée "loligang", manière amusante de promouvoir une "lolita attitude" plus décontractée que ne le laissent croire les dérives doctrinaires de certaines.

Les lolitas japonaises font exactement pareil, ceci dit. « Et elles ont plutôt intérêt », nous répond-on, étant donnée l’attitude parfois "inamicale" du commun des mortels face à une mode qu’il ne comprend pas. Mais l'une de remarquer que l’attitude un peu rigide et froide de certaines lolitas, qui donnent l’impression de ne surtout pas vouloir se mêler à la plèbe, n’y est pas forcément étrangère. Comme souvent dans le jeu social, le serpent rococo se mord un peu la queue.

Mais les comportements changent. Fort du support papier, L’Empire des dentelles, fanzine bilingue français-anglais apparu pour la première fois lors de Japan Expo 2009 et dont le troisième numéro est récemment sorti, se veut l'un des principaux acteurs de cette "normalisation", à défaut d’une banalisation qui ne risque pas d’arriver – qui s’en plaindrait ? La route est longue, mais quelques âmes de bonne volonté peuvent parfois suffire.


Lolitas tous risques

Puisque le terme "gang" a été employé, qu’en est-il des lolitas dans la dimension la moins rose tendre de notre verte patrie, à savoir la cité ? Que donc penser de là où ça chauffe ? Deux camps s’opposent. Une lolita nous fait remarquer : "Je vivais toujours dans ma cité quand j’ai commencé à m’habiller en lolita. On pourrait croire notre durée de vie très faible, mais les jeunes de cité fonctionnant par nature en groupes, il suffit à la lolita d’être intégrée à une tribu suffisamment visible pour éviter le gros des ennuis." Certaines disent même être souvent complimentées, avec pour seul prix à payer quelques mentions à La Petite Maison dans la prairie !

De l’autre côté, ne sont pas rares les lolitas nous dressant des portraits bien peu touristiques de leurs cités, corridors de tubards mateurs et machos menaçants. Une ravissante lycéenne de Sèvres, toute de rouge vêtue et seule à avoir courageusement osé le bonnet Laura Ingalls, rouge comme le reste de sa tenue, avoue l’appréhension qu’elle ressent avant chaque trajet de RER qu’elle fait "habillée". Notre Petit chaperon rouge ne trouve cependant aucun mal à s’épanouir dans son lycée, semblerait-il ouvert aux petites excentricités vestimentaires, et prépare son voyage de groupe au Japon, qui inclura… Hiroshima. Belle manière de commencer.


Les lolitas aussi aiment la diversité !

La communauté grandit, dit-on. Aux tables, ça parle aussi anglais, allemand, c’est d’un peu toutes les couleurs. Et de la même manière que les collégiennes d’aujourd’hui sont incollables en j-pop et titres de dramas, les lolitas "gagnent" en jeunesse. Elles auraient en général entre quatorze ans et une trentaine d’années, pour une moyenne d’âge de dix-huit ou dix-neuf ans. Parce qu’après trente ans... on se marie ?

Ceci dit, le mariage ne semble pas déranger les habitudes de ces natural born lolis. Tout au plus leurs maris "font avec", sans encourager leur hobby d’aucune façon ; mais il n’est pas rare non plus que des époux ne voient aucun inconvénient à ce que leur femme s’habille en jupons et dentelle... De la même manière, il y a les parents tolérants, et ceux qui le sont un peu moins. Autant dire que les extrémistes de ce dernier bord n’étaient pas chez Angelina ce vendredi après-midi ; mais la faction permissive était naturellement bien présente, sous la forme d’une poignée compacte de quadragénaires passablement emballés par le spectacle, une mère allant jusqu’à porter une épatante robe sombre Alice & The Pirates.

Les jeunes recrues de la "Tea Party", regroupées en une grappe de charmantes et discrètes gamines, ne manquent pas non plus d’activités. Se regroupant une fois tous les deux mois entre copines, de classe ou de sorties – comme pour la "Tea Party" d’Angelic Pretty - elles ont une moyenne d’âge de quatorze petites années, et se distinguent de leurs aînées par une approche romantique plutôt prévisible à leur jeune âge : "Pour nous, être lolita, c’est être comme une princesse." Et si elles pouvaient assister aux cours dans leurs habits royaux, elles ne se priveraient pas.

On y trouve même des pendants masculins, qui profitent du style Elegant Gothic Aristocrat (EGA), qui convient plus aux garçons qu’aux filles, bien qu’il s’agisse d’une branche du style lolita, pour avoir leur part du gâteau. Un gâteau bien composite, cependant : lesdits gentlemen sont tantôt simples sujets d’une "phase" éphémère par nature, tantôt explorateurs en apnée dans l’abime de leur identité, et de fait inscrits dans une démarche bien plus ambigue. Mais les apparences peuvent être trompeuses… En effet, une lolita cite le cas d’un vétéran du forum qui, bien qu’il se travestisse régulièrement à l’occasion de leurs sorties et se mêle aux activités d’un groupe de filles et de jeunes femmes, vit très bien son mariage et sa paternité. Il semblerait y avoir, dans un cas comme dans l’autre, une envie de féminité plus ou moins inoffensive que l’on ne peut en général assouvir dans la vie de tous les jours. Quoiqu’il en soit, tous pratiquent dans un esprit de performance et d’esthétisme comparable à celui des lolitas, contrairement peut-être aux hommes poupées barbus que l’on peut voir se promener en habits féminins dans certaines rues de Tokyo…


Japanese connection

Mais le rapport au Japon, au juste ? "On trouve tout et son contraire. Il n’y a pas de position officielle de la communauté, vous pensez bien. Il y a la lolita mordue intégrale du Japon", comme ces filles qui suivent dès le collège des cours de langue, "mais il y a aussi la lolita qui n’aime que le style vestimentaire, et se fiche éperduement du pays…". Fait significatif, il semblerait qu’une majorité des lolitas présentes n’a pas encore mis les pieds au Japon.

"Mais en général, on est plutôt au courant des réalités élémentaires de la société japonaise. On sait combien leur carcan social est lourd. On sait aussi que la lolita vit sa "lolita attitude" de façon plutôt occasionnelle, c'est-à-dire qu’elle ne vit pas 100% de son temps comme ça contrairement à ce qu’on pourrait croire à l’étranger. Inversement, on connaît bien leur manière plutôt extrême de vivre leur passion : leurs tenues font l’objet d’un soin proche de la maniaquerie, tout est très calibré, contrairement à ce qui se fait dans la communauté lolita française. Ici, on ne suit pas à la lettre le manuel, on prend bien plus de libertés avec les conventions." Quoi de moins étonnant, puisque la mode lolita, bien qu’elle soit japonaise, est directement inspirée de l'esthétique occidentale passée, dont elle a conservé au mieux l’essentiel, au pire une image parodiée, et qu’une Occidentale saura naturellement mieux jouer de "l’instrument" que la Nipponne, qui demeure, qu’on le veuille ou non, en "terrain étranger" ?

L’essentiel est peut-être dans cette distinction : après tout, la lolita doit-elle s’intéresser au Japon sous prétexte qu’elle porte de l’Atelier Pierrot ou du Baby, the Stars Shine Bright ? Porter un style vestimentaire inspiré par les ladies de l’époque victorienne, ou du rococo, sensibiliserait-il à la culture, traditionnelle ou moderne, d’un archipel pendu à l’autre bout du continent eurasiatique ? Assurément, non. Il est des centres d’intérêt qui exigent une connaissance et un amour plus ou moins développés pour le pays dont ils sont originaires, et sans lesquels leur compréhension serait impossible ; ce n’est pas le cas de la mode lolita.

Dès lors on peut ne voir dans cette mode que la manifestation à la fois exaltée et méticuleuse d’une nostalgie à l’égard d’une façon révolue de vivre sa féminité. En opposition au mépris rasoir que la mode inspire au gratin universitaire, il serait intéressant de se pencher, à l’avenir, sur cette réminiscence d’un âge d’or de nos civilisations, et sur ce que dit de sérieux, au sujet de notre société, cette véritable quête identitaire de jeunes filles ou femmes sans histoire.


Alexandre Martinazzo


Remerciements à M. SAWADA de la boutique Baby The Stars Shine Bright de Paris, à toute l'équipe du Chemin de briques roses qui nous a gentiment aiguillés tout le long de l'événement, ainsi qu'à la globe-trotter Cécilia Pommier qui a participé à la couverture.

Photos : Cécilia Pommier et Le Chemin de briques roses.
Dessin © François Amoretti

La version anglaise de l'article est disponible sur le blog de Valérie Fujita, Alice & Peter Punk's.





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