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[ENTRETIEN] MARC ALAUX, sous les yourtes de Mongolie - PARTIE 1/2

Sous les yourtes de Mongolie - Avec les fils de la steppe,
disponible aux éditions Transboréal


Touristes sédentaires, aventuriers craintifs, passionnés occupés, il n'y a pas d'excuse. On peut décider de troquer le métro-boulot-dodo contre l'expérience d'un long voyage : Marc Alaux l'a fait. Dans Sous les yourtes de Mongolie, il raconte sa traversée du pays sur 6000 km, le désert, les températures extrêmes, les grandes villes de béton, et les petits villages de campagne : un monde qui paraît singulier, et qui pourtant ressemble au nôtre. Et puis sa rencontre avec les Mongols, peuple hétéroclite perdus entre deux âges ; sa rencontre, aussi, avec lui-même, dans le silence du désert. Échange captivant nourri d‘anecdotes, avec un voyageur un peu vagabond, un peu pèlerin.


LE CHOIX DE LA MONGOLIE


Orient-Extrême : Pourriez-vous retracer la chronologie de vos voyages ?
Marc Alaux :
J'ai commencé à m'intéresser à la Mongolie en 1999, pour n'y partir qu'en 2001 pendant six mois, du printemps à l'automne, en compagnie de mon ami d'enfance Laurent Barroo. Nous avons traversé le pays d'est en ouest sur 2300km, à travers les principaux écosystèmes. En 2003, j'ai eu envie d'affronter l'hiver mongol, ce que j'ai fait pendant deux mois, seul, en marchant de la frontière russe à Oulan-Bator. Je m'y suis mal pris, j'étais inexpérimenté et mal équipé, j'ai eu deux orteils gelés pendant quatre mois ; cette blessure a eu un avantage, c'est de me clouer à Oulan-Bator pendant un mois et demi, où j'ai consacré mes journées de l'aube au crépuscule à arpenter la ville. Ensuite, avec Laurent, nous sommes repartis pendant six mois, en 2004, toujours du printemps à l'automne, à travers les confins montagneux nord-ouest du pays. Ce n'étaient plus alors les grandes steppes du premier voyage mais une succession de massifs montagneux, de cuvettes désertiques, de zones de taiga également - la fameuse forêt boréale, à nouveau sur 2300km. Cela nous a menés à rencontrer les microscopiques et méconnues ethnies qui composent le peuple mongol. Certaines sont bouddhistes, d'autres shamanistes, d'autres musulmans, turcophones, mongolophones, en bref une sorte de mosaïque ethnique tout à fait intéressante. En 2006, j'y suis retourné enfin avec mon épouse, pour le 800ème anniversaire de la fondation de l'état mongol. Là, nous avons décidé de partir de la capitale Oulan-Bator jusqu'au lieu présumé de la naissance de Genghis Khan sur 500km, à travers une région qui a eu, sur le plan historique, une importance énorme puisque c'est là que toute l'enfance de Genghis Khan s'est déroulée et qu'il a nourri ses ambitions de fonder un empire. Autre actualité : bonne année, nous sommes le premier jour de l'an mongol ! En Mongolie, les trois premiers jours sont fériés afin de retrouver les proches, visiter toute la famille, échanger une multitude de cadeaux...

Orient-Extrême : Il y a sans doute des fêtes, comme vous les décrivez dans votre ouvrage...
Marc Alaux :
Il y a des cérémonies religieuses, en effet, mais surtout cette ambiance familiale : même à la campagne, on va prendre les chevaux, les motos ou les voitures pour visiter tous les voisins. Ce qui est touchant, c'est qu'à cette occasion, ce sont les jeunes qui vont voir les plus anciens, et l'ancêtre reçoit la visite de toute la communauté. L'autre actualité, c'est que je repars au mois de mai pour trois mois de marche, toujours en Mongolie, avec Laurent.



Orient-Extrême : Vous avez prévu un itinéraire ?
Marc Alaux :
Nous partons dans l'ouest, dans le massif de l'Altai, en très haute altitude, de façon à rencontrer l'ethnie musulmane des kazakhs dans leur camp d'été. 

Orient-Extrême : Parlons peut-être de la genèse de ce premier voyage. Il y avait à la base un attrait pour la marche, que vous pratiquiez en France : étiez-vous, étudiant déjà, attiré par la Mongolie ?
Marc Alaux :
Je mentirais si je disais que tout petit déjà, je rêvais déjà, etc... Ce serait un gros mensonge. Après dix ans d'alpinisme avec mon ami Laurent, est né le désir d'enrichir notre vie de danger, et celui de ne pas faire comme nos amis qui eux s'engageaient dans une vie toute tracée et sans éclat.

Orient-Extrême : Une sorte de rébellion, en somme.
Marc Alaux :
Je pense que tout voyage est un manifeste. Quant au choix de la Mongolie, c'était presque un hasard. Nous avons ouvert un atlas, et cette terre enclavée entre la culture russe et la culture chinoise a suscité un attrait. A ce hasard-là se mêle le goût de la marche et de l'effort.

Orient-Extrême : En parlant de ce goût de l'effort, vous vous êtes longuement préparé, tant sur le plan physique que sur le plan moral. Pourtant, cet entraînement intensif s'est révélé, dites-vous, inutile. Pourquoi ?
Marc Alaux :
Réduire la préparation d'un voyage à de la musculation et à du jogging, c'est réduire la marche à un simple moyen de locomotion. J'essaie maintenant, dans l'exercice de la marche, d'entrer dans un état d'hébétude qui fait que je peux poursuivre malgré la fatigue, malgré la disette, etc. Mais ne devoir la réussite de mon exercice qu'à la préparation physique, maintenant, je trouve ça ridicule. La seule chose dont il ne faut pas avoir peur dans un désert, c'est de soi : il faut avoir une hyperconscience de ses gestes et de ses choix, qui peuvent être vitaux ou fatals. A l'inverse, mon ami d'enfance qui, lui, s'était beaucoup moins préparé, a mieux tenu.


TRAVERSER LA STEPPE : SURVIE OU PELERINAGE ?

Orient-Extrême : Quelle distinction faîtes-vous entre le voyageur, le vagabond et le pèlerin ?
Marc Alaux :
Je ne cherche pas nécessairement à faire rentrer le vagabond, le touriste ou le pèlerin dans une case qui soit valorisante ou dévalorisante. Moi-même, je me sens parfois touriste, et ça ne me gêne en rien. D'autre part, ce qui est sûr, c'est que si je ne suis pas parti pèlerin, je le suis devenu en cours de route. Ç'a été un état bref qui jaillissait quand le but était loin et paraissait inaccessible. J'ai été voyageur lorsque je préparais mes voyages, que je traçais un itinéraire ou que je rencontrais quelqu'un – au-delà de la condition de touriste, qui est de découvrir, d'apprécier, il s'agissait de partager, de se démunir d'un élément du matériel... Bref, c'est une différence non pas de statut mais d'état d'esprit. Je me suis enfin senti vagabond à quelques instants du voyage, lorsque après avoir dormi plusieurs mois à la belle étoile, la tente ayant été brisée dès la troisième nuit, nous ne faisions pas totalement partie de la steppe mais nous y avions trouvé une place qui était en équilibre. A la façon dont les éleveurs nous accueillaient dans leur yourte, nous avons compris qu'ils ne le faisaient plus comme six mois auparavant, c'est-à-dire comme des jeunes qui ne connaissaient rien de leur langue ni de leurs coutumes. A ce moment-là, nous avions trouvé une autonomie dans la steppe : nous nous nourrissions de très, très peu et on appréciait le peu de choses que nous offre la nature - des levers ou couchers de soleil, des petits instants de grâce, souvent furtifs et entrecoupés de grandes périodes de manque. Ce sont donc des états difficiles à définir, et que j'ai tous traversés, mais celui dont je me sens le plus proche est celui de voyageur.

Orient-Extrême : Vous parlez dans votre oeuvre d'une steppe où, je vous cite, "la mort est omniprésente", mais qui apparaît pourtant comme symbole de vie. Comment expliquez-vous cette dichotomie ?
Marc Alaux :
La dichotomie s'impose presque lorsqu'on regarde le paysage, surtout si on est dans l'est du pays et qu'on se trouve dans de très vastes plaines orientales. Là, le paysage se réduit à deux moitiés : une moitié bleue, immense et d'une profondeur incroyable - les Mongols appellent leur pays "le pays du ciel bleu", et l'autre moitié, qui est le plus souvent verte, grise ou jaunie, qui est un sol de steppe tapissé de sable, picoté de brins d'herbe ridicules. Ensuite, les autres sens vont être appelés. J'ai eu cette impression au printemps 2001, alors que le pays se relevait de la deuxième plus grosse catastrophe naturelle en cinquante ans, c'est-à-dire une sorte de fin d’hiver terrible qui se prolonge, qui est entrecoupée de réchauffements, de chutes de neige qui empêchent au bétail l'accès à l'herbe ou aux points d'eau. Si bien que les centaines de kilomètres de steppe que nous avons parcourus étaient parsemés de milliers de charognes. Et en effet, la Mongolie a perdu en deux ans neuf millions sur trente millions de têtes de bétail. A ce moment-là, l'air, même s'il est balayé de vents printaniers, pue affreusement la charogne. Le sens de l'odorat est donc sans cesse appelé : à force de dormir, de s'abriter du vent derrière les cadavres, vous avez l'impression de baigner dans cette atmosphère glauque. Ajoutez à cela l'appréhension de la mort, celle-ci s'impose à vous, tant à travers ce que vous voyez que ce vers quoi vous tendez, ou du moins ce vers quoi vous avez peur d'aller.



Orient-Extrême : En réalité, cette traversée du désert semble avoir été extrêmement périlleuse ; vous-mêmes la décrivez comme un véritable cauchemar. Comment tenir le coup, et comment arriver au bout ? Est-ce devenu une simple histoire de survie ?
Marc Alaux :
Non. Il y a deux choses : d'abord une prise de conscience, une certaine habitude du terrain qui se crée ; il faut habituer l'oeil à lire la steppe, comme le montagnard décèle les prises dans la roche pour escalader, le nomade sait déceler l'endroit où il pourra abriter sa yourte. Mais c'est surtout le mental qui de son côté se forge. Et quand on a traversé la fournaise du Gobi en été, nous étions stupéfiés par tant de difficulté, la ténacité de mon collègue m'a sauvé et a tracté le binôme hors du désert.

Orient-Extrême : Est-elle authentique, cette espèce de force imprenable de Laurent, opposée à vos faiblesses et vos doutes ?
Marc Alaux :
C'est au moins comme ça que je le perçois. Laurent n'a peut-être pas la même perception des choses, parce qu'il avait lui aussi ses faiblesses, et la force du binôme est exactement la même que dans un couple : quand l'un faiblit, l'autre prend le relais. Je connais Laurent depuis l'âge de cinq ans, nous sommes plus intimes que les membres d'une famille. Sans dire qu'on communique par télépathie, nous pouvons nous passer de longs discours pour exprimer des choses très compliquées, des doutes intérieurs très profonds... Un simple mot, et à l'intonation, l'autre comprend ce qu'il doit faire.

Orient-Extrême : On parlait de pèlerinage : un fort sentiment religieux ressort de votre périple. Est-ce lié à cette expérience, accompagnée de la lecture des Sept piliers de la sagesse, ou également à votre découverte des coutumes religieuses des Mongols ?
Marc Alaux :
C'est plus une démarche spirituelle que religieuse. Une spiritualité du quotidien que peut développer le voyageur laïc comme moi, se rapproche très vite de la spiritualité du quotidien développée par les éleveurs nomades qui sont bouddhistes, ou chamanistes, ou un peu des deux, mais qui empruntent surtout ici et là les éléments dont ils ont besoin pour sacraliser leur espace et en faire quelque chose qu'il faut respecter pour survivre. Difficile de parcourir la steppe sans être pris par ce mouvement. Il ne s'agit pas de prières le soir, mais d'une appréciation de l'importance des choses qui vous sont offertes, de la vie humaine et animale, le respect de la terre...

Orient-Extrême : Vous dîtes à plusieurs reprises avoir appris beaucoup sur vous-même, et sur la vie en général. De quoi s'agit-il et que pouvez-vous nous apprendre ?
Marc Alaux :
Je n'ai rien à apprendre aux autres ; ce qui m'a véritablement étonné dans le premier voyage est que je me suis senti fragile. La claque que m'a mis le désert de Gobi en me laissant m'échouer dans ses sables a été une révélation, moi qui me sentais fort, invincible, préparé, qui pensais qu'à tout but il fallait simplement trouver un chemin. L'esprit a été fragilisé également, notamment par un personnage que j'évoque, qui m'a donné à manger alors que lui-même n'avait rien pour lui. Mes parents avaient tenté de m'inculquer les préceptes de la générosité, mais je ne l’appliquais pas du tout, et ne la voyais pas non plus autour de moi. Au contact des éleveurs, non seulement je l'ai sentie - et là vous vous sentez monstrueusement égoïste, mais j'ai eu envie de leur rendre la pareille, plutôt que de passer à côté et de profiter d'eux.

Orient-Extrême : Concernant les planches de photos somptueuses qui figurent au centre de votre ouvrage, et qui témoignent visuellement de ces sensations que vous décrivez : quel genre de matériel photographique avez-vous utilisé ?
Marc Alaux :
Pour être précis, un Nikon F80, c'est un boîtier reflex, argentique à l'époque, en diapositives.

Orient-Extrême : Comment a-t-il survécu à ces températures extrêmes ?
Marc Alaux :
Il a mal survécu, à cause des températures et du sable - la Mongolie est le pays du vent, le sol est composé de quelques centimètres d'humus et de sable, constamment soulevés par des tourbillons. Il y a donc un grand nombre de pellicules rayées, et l'appareil a beaucoup souffert au niveau des volets et de la chambre. Mais avec le sac de couchage, c'est de loin le sac que l'on protégeait le plus. Il nous arrivait, dans les torrents les plus dangereux de ne les franchir qu'avec l'appareil et quelques vêtements, de façon à ne pas subir l'hypothermie à l'arrivée. On franchissait jusqu'à onze fois la rivière par jour...


Propos recueillis par Aurélie Mazzeo

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